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Full text of "Van Gogh, Vincent"

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Van Gogh 

Par Théodore Duret 



BERNHEIM-JEUNE & C% ÉDITEURS 



VAN GOOH 

VINCENT 



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Le VûN Gogh de M. Théodore Duret compte deux éditions : 
l'une, de 1916; l'autre, définitive, de 1919. Identiques quant 
aux planches, c'est par le choix de ces planches qu'elles dif- 
fèrent. Du fait de la guerre, l'illustration de l'édition primitive 
n'avait pu, en effet, être établie dans l'esprit critique qui marque 
l'illustration de la présente édition. 



Il a été tiré de cet ouvrage 

100 exemplaires sur Japon, numérotés de i à 100 . 

15 pour l'édition de 19 16 (les numéros i, 2, 
3, 4, 5, 12, 13, 22, 23, 35, 36, 37, 48, 
93 et 98), 

85 pour l'édition de 19 19 (les autres numéros) ; 



et 100 exemplaires sur Hollande, numérotés de ici à 200 : 

25 pour l'édition de 19 16 (les numéros 102, 
iio, III, 112, 113, 118, 119, 120, 121, 
122, 123, 124, 125, 135, 137, 141, 143, 
144, 146, 149, 158, 162, 164, 17661196), 

75 pour l'édition de 19 19 (les autres numéros). 



N° 31 



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LE SEMEUR 



VAN GOGH 

VINCENT 



PAR THÉODORE DURET 



Edition définitive 



PARIS 
BERNHEÏM-JEUNE, ÉDITEURS 

25, Boulevard de la Madeleine 

et 15, Rue Richepance 

MDCCCCXIX 




NO 

GlùU 
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LA JEUNESSE AUX PAYS-BAS 

Vincent Van Gogh naquit le 30 mars 1853 
à Groot Zundert, dans le Brabant, royaume 
des Pays-Bas. Il devait être l'aîné d'une famille 
de six enfants. Son père, pasteur protestant, 
après avoir été d'abord envoyé dans la Drenthe 
devait exercer définitivement son ministère à 
Nuenen, dans le Brabant. Sa mère descendait 
d'une famille qui comptait de nombreux pas- 
teurs, dont l'un, devenu évêque d'Utrecht, 
s'était fait un nom, comme homme supérieur. 

Sa sœur, madame du Quesne-Van Gogh, 
dans ses souvenirs, le représente à dix-sept ans, 
en vacances chez ses parents, solitaire, se tenant 
à l'écart de ses frères et sœurs plus jeunes, 
déjà pris d'activité intellectuelle. L'histoire natu- 



relie lui inspire sa première passion. Il bota- 
nise, il recherche les oiseaux et les insectes, 
qu'il collectionne et qu'il étudie. A cette époque 
il n'a aucune idée des choses de l'art et ne 
pense point à dessiner ^'\ 

Son temps de pension terminé, ses parents 
le destinaient à la carrière commerciale. Ils 
avaient accès à la succursale que la maison 
Goupil de Paris avait établie à La Haye pour 
la vente des tableaux et des objets d'art, et ils 
l'y firent entrer comme commis. Après un 
certain temps passé à La Haye puis à Bruxelles, 
dans les succursales de la maison Goupil, il 
est envoyé à la maison mère à Paris. Mais son 
inaptitude pour l'emploi de vendeur, qui lui 
a été confié, se révéla bientôt. Il se montrait 
replié sur lui-même, sans prévenance pour les 
clients, auxquels il prétendait imposer son goût 
dans les achats, à l'encontre du leur. Sa sau- 
vagerie, son manque de condescendance déjà 
difliiciles à supporter à La Haye et à Bruxelles 
le devenaient tout à fait à Paris, où les clients 
de la maison, gens du monde, se trouvaient 
particulièrement froissés des manières rustres 

(i) E. H. du Qjicsne-Van Gogh. Persànliche Errinerungtn, page 15. 



d'un Hollandais. Ses patrons se crurent donc 
obligés de l'éloigner de Paris et, pour lui réser- 
ver une dernière chance, ils le transférèrent 
à leur succursale de Londres, pensant que ses 
manières d'homme du nord, y seraient plus 
supportables. Mais il ne réussit pas mieux à 
se faire accepter par la clientèle de Londres 
que par celle de Paris, aussi lui signifia-t-on 
son renvoi définitif. 

C'est pendant son passage dans la maison 
Goupil, que Van Gogh a dû prendre un pre- 
mier contact avec les choses d'art, que son 
œil a dû s'ouvrir sur la peinture, qu'il com- 
mence sans doute à former son goût et à déve- 
lopper son jugement. Cependant il ne pense 
encore nullement à produire, car il n'existe de 
cette période de sa vie aucune œuvre d'art, 
peinte ou dessinée. 

Renvoyé de la succursale Goupil, Van 
Gogh se cherche un nouvel emploi, à Londres. 
Il trouve à se placer, comme aide principal et 
comme devant particulièrement enseigner le 
français chez un pasteur protestant, qui tenait 
une pension à Ramsgate, qu'il transfère bientôt 
à Isleworth. Ce maître de pension appartenait 



à ce bas clergé de l'église d'Angleterre, très 
mal payé. Chargé de famille, il avait grande 
peine à subvenir aux besoins des siens et 
aux frais de son établissement. Ses élèves, au 
nombre d'une vingtaine, sortaient de la classe 
des petits bourgeois et des boutiquiers de Lon- 
dres peu fortunés, qui ne mettaient leurs enfants 
chez lui que par manque de ressources pour 
les mettre ailleurs. Van Gogh, tiré de sa tâche 
d'enseigner le français, se vit bientôt chargé de 
relancer à Londres les parents négligeant de 
payer la pension de leurs enfants. Son manque 
d'aptitude pour tout ce qui concernait les exi- 
geances de la vie pratique se révéla ici, comme 
il s'était déjà révélé pendant son passage chez 
les Goupil. Au lieu de menacer les débiteurs 
qu'il allait visiter, il s'apitoyait sur leur sort, 
se refusant à les presser. Le pasteur, déçu, 
le congédia et il revint chez ses parents dans 
le dénuement ^'\ 

Il trouve un emploi chez un libraire, à 
Dordrecht. Il a été dès sa première jeunesse 
pénétré de la foi religieuse. Il est revenu de 
Londres préoccupé de questions théologiques. 

(i) E. H. du Q.uesne-Van Gogh : Persànlicht Ertintrutigen, page 24. 



Il voudrait qu'on appliquât l'évangile, qu'on 
trouvât le moyen de faire régner ses principes. 
Il entre en rapports, chez le libraire, sous 
l'empire de ces idées, avec un pasteur, homme 
distingué, qui, dans les conversations qu'il a 
avec lui, lui trouve des dispositions naturelles 
si brillantes et un tel acquis, qu'il lui conseille 
de se livrer à ces études classiques qui lui 
permettraient de se faire graduer en théologie 
pour devenir lui-même pasteur. Il est alors 
pris par un oncle à Amsterdam, qui le gardera 
chez lui, le temps de ses études. Il avance 
rapidement dans la connaissance du grec et 
du latin, mais l'excès de travail, la tension 
intellectuelle amènent une première crise de 
dérangement cérébral. Sa sœur M*"^ du Quesne 
raconte qu'il n'est plus maître de son écriture, 
que les lettres qu'il trace sur le papier perdent 
leur caractère et ne forment plus que des lignes 
de points indistincts. Il a de singulières absences. 
A l'église, il met une fois sa montre, une autre 
fois ses gants, dans la bourse du quêteur ^''. 
Il est en proie à une véritable crise de 
mysticisme. Il fréquente assiduement les églises 

(i) E. H. du Quesne-Van Gogh : Persànliche Errintrungen, page 31. 



et même la synagogue. Dans cet état d'esprit, 
après avoir poursuivi les études classiques pen- 
dant une année à Amsterdam, de mai 1877 
à mai 1878, il les abandonne. Il renonce à 
recevoir les grades réguliers en théologie. Il 
sera pasteur à sa manière et dit à ses parents 
qu'il se sent appelé à prêcher l'évangile. 

Il avait entendu parler, pendant son séjour 
en Angleterre, de missions parmi les mineurs, 
gens qui travaillent en danger, dans les ténè- 
bres, et sont dignes de commisération. Sous le 
coup de ces souvenirs, il se rend en Belgique. 
Il entre à Bruxelles se préparer chez les mis- 
sionnaires protestants et, après quelques mois, 
est envoyé par eux dans le pays minier, le Bori- 
nage, au village de Wasmes, près de Mons. Il 
se loge chez un boulanger, nommé Denis ^'\ La 
maison avait, attenant à la boulangerie, une pièce 
qui servait de salle de danse et qui, pouvant 
servir à des réunions, lui servit à recevoir le petit 
nombre de gens qui veulent bien venir écouter 
sa prédication. Il connaît à fond le français 
et est ainsi à même de catéchiser ses auditeurs. 

Dans l'hiver qui suit son arrivée, une épi- 

(i) Louis Ptérard : Fan Goghau Pays noir. "Mercure de France", i"Juillet ipij. 



demie de typhus éclate parmi les mineurs. Il 
se dépouille de tout ce qu'il possède, vête- 
ments et argent, en faveur des malades. Il se 
prodigue à leur chevet. Dans son excès d'hu- 
milité chrétienne, il quitte la maison du bou- 
langer, pour se réfugier dans une hutte aban- 
donnée, où il couche sur un sac de paille. 
Son père, averti de sa situation par son hôtesse 
M""" Denis, venu auprès de lui, le trouve exces- 
sivement maigre et affaibli. Il le décide à aban- 
donner le pays minier et le ramène à la maison. 

Enfin l'artiste s'est dégagé. C'est pendant 
son séjour dans le Borinage que Van Gogh 
commence à dessiner sérieusement. Il rapporte, 
en rentrant sous le toit paternel, des dessins 
faits d'après nature, des mineurs au travail, des 
femmes occupées sur les terrils, qui sont les 
grands amas de scories, à ramasser du charbon 
ou auprès à porter des sacs. 

On aime généralement à connaître, chez 
les hommes entrés dans une carrière qu'ils ont 
parcourue avec succès, quels ont été les mo- 
biles de leur conduite et à quels sentiments 
ils ont obéi. Mais il est évident que dans le 
cas d'un homme comme Van Gogh, que nous 



venons de voir se livrer aux poursuites les plus 
diverses et passer de l'une à l'autre par à-coups, 
on ne saurait trouver de fil à la conduite. C'est 
un solitaire, dont le cerveau est en activité 
constante et qu'une surexcitation interne mène 
à prendre des résolutions imprévues. On ne 
peut donc que constater à quel moment il se 
tourne vers l'art, sans chercher à découvrir les 
raisons immédiates de sa décision. Ce qui est 
certain, c'est qu'il y a dans son cas l'appel, qui 
finit par devenir tout puissant, d'une vocation 
bien caractérisée. 

Nous sommes maintenant en 1881. Van 
Gogh a vingt-huit ans. Revenu du Borinage, 
d'où il a rapporté ses premiers dessins, il est 
rentré à la maison paternelle et il se consacre 
tout entier à son art. Cependant comme le tra- 
vail auquel il se livrait lui coûtait le prix de 
ses toiles, de ses couleurs et demandait cer- 
tains autres frais, il devait recourir tout le temps 
à l'aide de ses parents. Ils n'appréciaient nulle- 
ment son art, sous la forme qu'il prenait, dont 
il ne se préoccupait lui-même, en aucune façon, 
de tirer profit. Ils le voyaient donc à leur 
charge, avec la probabilité d'y rester indéfini- 



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ment, alors qu'ils avaient par ailleurs à pourvoir 
aux besoins de leurs plus jeunes enfants. Les 
rapports se tendent dans ces conditions. Il 
doit subir des reproches sur la direction qu'il 
donne à sa vie^'\ 

Il quitte alors brusquement la maison 
paternelle et se rend à La Haye auprès du 
peintre Mauve, dont la femme se trouvait être 
sa cousine. Mauve le recueille et lui ouvre son 
atelier pour travailler. Les bonnes relations 
entre eux ne durèrent pas. Mauve, en sa qualité 
d'artiste accompli, prétendait plus ou moins 
prendre vis-à-vis de Van Gogh l'autorité d'un 
maître sur un débutant. Van Gogh, quelque 
admiration qu'il ait ressentie pour de nombreux 
maîtres de la peinture moderne, d'abord en 
Hollande, puis en France, avait un tel besoin 
de développer en art sa personnalité, que l'as- 
cendant que Mauve voulait exercer lui devint, 
après un certain temps, insupportable. Si on y 
ajoute la propension qui le portait à se tenir 
dans l'isolement, replié sur lui-même, on com- 
prend que le travail en commun, avec n'importe 
quel artiste, ne pouvait durer longtemps. Un 

(i) M"" Van Gogh-Bonger : Briefe an seimn Brudtr. Einleitung, page 15. 



jour que Mauve avait disposé une figure en 
plâtre dans l'atelier, recommandant à Van Gogh 
de la dessiner correctement, celui-ci en révolte 
la renversa, au risque de la briser, et s'enfuit de 
l'atelier. Mauve était d'un caractère susceptible, 
cet incident mit fin à leurs rapports'''. 

Le père, quelle que fût l'amertume qu'il 
ressentît des singularités et des mésaventures 
de son fils, finissait toujours par l'aider. Van 
Gogh, sorti de chez Mauve, en reçut donc les 
moyens de poursuivre l'étude de son art. Une 
femme abandonnée, mère de cinq enfants, 
traînait une existence misérable, en posant pour 
les peintres dans les ateliers. Van Gogh l'eut 
comme modèle. Il a fait d'après elle un dessin, 
reproduit ensuite en lithographie ^""^ auquel il a 
donné le titre anglais de Sorrow (Chagrin), 
complété par cette remarque de Michelet : 
« Comment se fait-il qu'il y ait sur la terre une 
femme seule, désespérée?» Il fut pris de com- 
passion pour elle et la recueillit avec ses enfants. 
Le secours venu de son père, qui lui permettait 
tout juste de vivre et de parer aux frais 

(ij E. H. du Quesne-Van Gogh. Persônliche Errinerungen, page 43. 
(2) Julius Meier-Graefe : Van Gogh, page 17. 

10 



qu'exigeait la poursuite de son art, se trouva 
insuffisant pour l'entretien de sept personnes. 
Il s'endette et tombe de nouveau dans le dénue- 
ment. Son père l'apprend et, comme il l'avait 
déjà fait dans le Borinage, vient le chercher et 
le ramène encore une fois sous son toit, à 
Nuenen. 

Van Gogh revenu dans sa famille, où il 
reste les deux années 1884 et 1885, s'applique 
au travail, d'une manière qu'on peut dire 
acharnée. Il dessine et peint les sites des alen- 
tours. Le Heu, peuplé en partie de tisserands, 
lui fournit cette sorte de modèles de caractère 
tranché, pris parmi les gens du peuple, qu'il 
affectionne. De fin novembre 1885 à fin février 
1886, il suit à Anvers les cours de l'Académie 
des beaux-arts, qui à cette époque jouissait 
d'une grande réputation. Subitement son père 
meurt d'une maladie de cœur. La mort de son 
père, en le privant de l'aide qui lui avait 
jusqu'alors permis de se livrer à son art, devait 
changer le cours de sa vie. Il va quitter les 
Pays-Bas pour se fixer en France. 

Nous sommes maintenant en 1886, Van 
Gogh a trente-trois ans. Le travail assidu auquel 



II 



il s'est livré replié sur lui-même, la part d'en- 
seignement qu'il a reçue dans l'atelier de Mauve 
et à l'Académie d'Anvers, ont fait de lui un 
artiste maître de ses moyens. 11 a donc pu 
réaliser une œuvre déjà importante, et il faut 
voir quel en est le caractère. 






12 



II 

L'ART DE VAN GOQH 
EN HOLLANDE 

La Hollande a produit au xvii^ siècle une 
école de peinture profondément nationale, qui 
a donné une image fidèle des hommes, des 
animaux, des campagnes avec leurs prairies, 
leurs canaux, des fleuves et de la mer avec 
les grands ciels nuageux qui les surplombent. 
Cette école a trouvé pour s'exprimer des 
formes et des procédés qui ont pu être appli- 
qués en commun, par tous ceux qui lui ont 
appartenu, et qui cependant étaient assez flexibles 
pour permettre à chacun en particulier de 
dégager son originalité et de montrer des traits 
personnels. Le génie a pu alors s'élever aux 
plus hauts sommets avec Rembrandt et Frans 
Hais, le talent a pu se manifester en de nom- 

13 



breux maîtres et même la médiocrité, au bas 
de l'échelle, a pu rester intéressante par son 
souci de vérité. 

Les traits dominants de l'art hollandais, à 
l'époque de sa grandeur, venant du caractère 
national lui-même, se sont retrouvés dans les 
manifestations d'art qui ont pu survenir depuis. 
En effet, on a vu apparaître en Hollande au 
XIX' siècle un groupe de peintres formant ce 
qu'à la rigueur on peut appeler une école. 
Ils n'ont montré ni la puissance ni l'originalité 
de leurs ancêtres du xvip siècle, les temps et les 
circonstances ne le permettaient pas, mais ils 
ont cependant laissé voir, en commun avec eux, 
de ces traits qui, venant du caractère national, 
persistaient à se manifester. Van Gogh à 
trouvé ce groupe de peintres en pleine floraison 
au moment où il s'est ouvert sa voie. Avec 
son activité d'esprit, sa soif de recherches, il 
a tout de suite pris comme objet de son obser- 
vation et les maîtres du xvip siècle et les pein- 
tres ses contemporains. 

Il a particulièrement étudié l'œuvre de 
Rembrandt et celle de Frans Hais. Personne 
n'a mieux que lui parlé de Rembrandt. La façon 

H 



dont il se reprend à l'expliquer, dans sa corres- 
pondance, montre de sa part une attention 
soutenue. Il a voulu le pénétrer en homme du 
métier. Il subsiste une copie qu'il a faite d'un 
ange, pris à un tableau de lui. Il a aussi regardé 
de près les peintres de ses entours, en parti- 
culier Israëls, et a travaillé dans l'atelier de 
Mauve. 

Il ne pouvait manquer, au contact des 
maîtres qui lui montraient la voie, de donner, 
à leur exemple, une œuvre de caractère vraiment 
national. On peut dire de son œuvre première, 
qu'elle sent le terroir, quelle est essentielle- 
ment hollandaise. Il a donc, au début de sa 
carrière, de commun avec les peintres de son 
pays, son caractère national. Mais ce caractère, 
qui leur donne à tous un air de famille, surtout 
par rapport aux peintres des autres nations, 
n'ayant pas empêché la manifestation chez les 
prédécesseurs de Van Gogh de sentiments 
personnels et de formes individuelles, ne devait 
non plus le faire pour lui. Selon la pratique 
des artistes de sa nation, il s'est avant tout 
appliqué à rendre avec sincérité, les hommes 
et les choses existant autour de lui. Mais 



15 



comme ce qu'il cherchait à voir et à rendre 
était cette partie du monde visible vers laquelle 
ses sentiments personnels le portaient de préfé- 
rence, il a pu produire une œuvre à part, 
distincte de celle des autres. 

Il a commencé à éprouver le besoin de 
donner existence par l'art à ce qu'il voyait, dans 
le Borinage, dans ce qu'on appelle le pays noir. 
Il est alors au milieu des mineurs, de gens qui 
peinent et même qui souffrent, attaqués par 
une épidémie. En conséquence, ses premières 
œuvres présentent des travailleurs, reproduits 
avec leur aspect de fatigue et de misère. Il 
n'est jamais sorti en Hollande du milieu popu- 
laire où il s'était d'abord placé dans le Borinage. 
Ce sont uniquement des gens du peuple qu'il 
s'est plu à représenter. Le pittoresque qu'ils 
lui ont offert lui a suffi. On ne découvre dans 
son œuvre aucun personnage appartenant aux 
classes supérieures. Tout au plus lève-t-il les 
yeux sur les petits bourgeois. Mais alors il 
peint les gens du peuple avec une réelle saveur. 
Il les serre de près. Il les rend avec les formes 
de corps, les gestes, les mouvements que leur 
font-prendre leurs métiers et leurs travaux. 

i6 







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S'il les peint avec leurs réelles formes de 
corps, il leur donne aussi une vie interne. Il 
les pénètre d'une gravité, d'un sérieux qui vont 
jusqu'à la mélancolie. C'est bien ainsi que se 
montrent au fond les hommes du nord, vivant 
sous des cieux froids et humides, loin de la 
joie que connaissent les pays chauffés par le 
soleil. Après avoir donné à ses personnages 
l'aspect physique et le caractère moral qui leur 
conviennent réellement, il les imprègne par 
surcroît d'une sorte de recueillement, qu'il tire 
de lui-même, qui vient du mysticisme dont 
il est alors pénétré. 

Étant entré dans l'exercice de l'art, alors 
qu'il est sous la domination de sentiments 
religieux et d'amertume sur le sort des misé- 
rables, et s'étant longtemps plus ou moins 
maintenu dans le même état d'esprit, toute son 
œuvre produite en Hollande en garde l'indice. 
L'expression s'en trouve intense dans le tableau 
le plus important qu'il ait peint à cette époque: 
les Mangeurs de pommes de terre, des travailleurs 
attablés à un pauvre repas. Il a montré là, toute 
sa sympathie pour les humbles. Aussi dans ces 
dispositions, aux peintres hollandais du passé 

17 



et de son temps qu'il admire, a-t-il ajouté 
un peintre français, Millet, pour lequel il pro- 
fesse une estime toute particulière. C'est qu'il 
découvre en lui une sorte d'émotion mys- 
tique, analogue à celle dont il est lui-même 
pénétré. 

Un artiste doit trouver, pour s'exprimer, des 
procédés correspondant à sa vision et à ses 
sensations. Son dessin et son coloris devront 
être tels, qu'ils s'adaptent à rendre exactement 
les sujets et les motifs qu'il préfère. Van Gogh, 
se consacrant à représenter en Hollande des 
gens du peuple, alors qu'il était dans un état 
d'esprit assez sombre, adopte conséquemment 
une palette d'où les couleurs diaprées, les tons 
riants sont absents. Il se tient à une manière 
qu'on peut appeler noire, il ne cherche nulle- 
ment à séduire par l'éclat. L'innovation qui 
se produit en France sous le nom d'Impres- 
sionnisme, qui tend à donner de plus en plus 
de vivacité, de fraîcheur et de lumière au coloris, 
lui échappe. S'il la connaîtra plus tard, il l'ignore 
à cette époque complètement. Son œuvre n'en 
laisse apparaître aucune trace. 

Il a toujours conservé l'habitude de 

i8 



\ 



s'adonner simultanément à la peinture et au 
dessin. Ses dessins, destinés à valoir par eux- 
mêmes et non pas faits pour servir d'études 
préliminaires à des tableaux, seront en tout 
temps nombreux. Or, la technique qu'il leur 
applique aura pour résultat de donner aux êtres 
représentés le même caractère qu'auront les 
êtres reproduits par le pinceau. Il se sert de 
préférence, comme moyen d'exécution, du crayon 
noir, et les dessins achevés sont très ombrés. 
Ils donnent bien, mis à côté des tableaux, une 
même sensation de mélancolie. L'ensemble de 
l'œuvre, produite par Van Gogh en Hollande, 
offre ainsi une image à la fois très personnelle 
et très réelle des gens du peuple et du milieu 
où ils se meuvent. 

Van Gogh s'est essayé à la lithographie, 
surtout pendant qu'il se tient à La Haye. Il 
aurait même eu la velléité de tirer profit de 
productions de ce genre, pensant qu'il pourrait 
les faire éditer, particulièrement à Londres. Ce 
n'était là qu'un rêve. Quatre des lithographies 
produites ont pour sujets : 

Sorrow, une femme nue repliée sur elle- 
même, d'après le dessin du même titre; 

19 



Les Mangeurs de pommes de terre, d'après le 
tableau de ce nom; 

Vieux Paysan, appuyé sur un bâton (Biblio- 
thèque Doucet); 

Vieillard assis, pleurant, la tête dans ses mains 
(Bibliothèque Doucet). 

Van Gogh avait à cette époque comme 
ami intime un jeune peintre hollandais Van 
Rappart, qui devait à une certain moment 
venir le visiter et séjourner chez ses parents. 
Il lui écrit de La Haye pour lui dire qu'il 
s'essaye à la lithographie. Il lui fait en même 
temps l'envoi de trois sujets, lui demandant 
son opinion : 

Un Homme bêchant (Bibliothèque Doucet); 

Un Homme mangeant son pain, assis sur une 
corbeille de vannerie; 

Une Paysanne en pleine campagne, sur une 
brouette, à côté d'un homme qui bêche. 

C'est donc sept lithographies qu'il a pro- 
duites, qui nous sont connues. Les exemplaires 
en sont extrêmement rares. Comme elles n'ont 
jamais été éditées. Van Gogh se sera contenté 
de les tirer à très petit nombre. Peut-être 
existe-t-il deux ou trois lithographies, qu'il aurait 



20 



pu exécuter en plus de celles dont nous faisons 
ici mention. 

Van Gogh s'est adonné de tout temps à 
peindre les fleurs. Elles n'étaient pas seulement 
pour lui des objets diaprés, lui permettant de 
varier ses effets de palette : il les peignait par 
amour, elles lui allaient au cœur. Elles susci- 
taient en lui de véritables émotions. Si on 
pouvait ranger chronologiquement les tableaux 
de fleurs qu'il a peints, ils suffiraient à marquer 
les changements que son art à subis à travers 
le temps et les circonstances. De même que les 
fleurs, il a peint des natures mortes, et, en 
Hollande, de l'ordre qu'on pourrait dire le plus 
humble, des pommes de terre en particulier. 

Nous pouvons maintenant nous représenter 
Van Gogh, tel qu'il s'est montré et tel qu'il 
restera jusqu'à la fin. C'est un homme d'une 
nervosité extrême, d'une imagination ardente, 
d'une activité intellectuelle constante. L'excès 
de travail, la tension trop grande de l'intelli- 
gence amènent des accès de la folie qui existe 
chez lui en germe, à l'état organique. On a dit 
que le génie était le produit d'une névrose, et 
lorsque la névrose se développe d'une façon 



21 



excessive, elle doit conduire à un état morbide. 
Tel est le cas de Van Gogh. 

Au moral, c'est un homme de sentiments 
élevés, porté à se dévouer, de la manière la plus 
désintéressée, pour une cause noble ou une 
mission qui lui paraîtra généreuse. Mais en 
même temps c'est un homme incapable de 
s'adapter aux nécessités de la vie pratique, qui 
n'a pu se maintenir dans aucune des carrières 
où il s'est engagé. En réalité, c'est un solitaire, 
finissant toujours par se replier sur lui-même. 
Dans le domaine de l'art, où sa vocation Ta 
conduit et où il se concentre en dernier lieu, 
il se montre doué d'aptitudes exceptionnelles et, 
en fin de carrière, il se sera élevé, par son 
originalité, à la hauteur d'homme de génie. 

Nous nous sommes surtout appliqués, en 
voulant définir cette part de l'œuvre de Van 
Gogh produite en Hollande, à dire qu'elle avait 
avant tout un caractère national, qu'elle était 
pénétrée de l'esprit et de la manière qui avaient 
constitué de tout temps le fond de l'art hollan- 
dais. Ce jugement ne saurait, il nous semble, 
être contesté. Mais il ne faudrait pas croire que 
les contemporains l'aient porté. Van Gogh, 



22 



pendant qu'il se développe, aux Pays-Bas y est 
resté profondément ignoré. Il est demeuré à 
l'état de débutant, isolé ou enseveli au sein de 
sa famille. Ses œuvres n'ont pas été connues. 
A ceux qui, dans son entourage immédiat, 
pouvaient les voir, elles faisaient simplement 
l'effet, par leur originalité, de choses grossières, 
venues d'un homme méprisant les règles de 
son art. 

C'est dire que Van Gogh n'a retiré aucun 
profit de son œuvre aux Pays-Bas. Comme il 
était sans ressources, il a dû alors de pouvoir 
vivre aux secours obtenus de son père. On ne 
peut s'empêcher de donner un souvenir d'in- 
térêt à ce père qui, malgré les nombreux 
mécomptes venus de ce fils à sa charge, lui est 
resté fidèle et a pu ainsi assurer à la seconde 
moitié du xix» siècle un de ses arfistes les plus 
originaux. 



23 



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III 



A PARIS 

Van Gogh, à la mort de son père, quitte 
les Pays-Bas et vient à Paris. Il y arrive en 
mars 1886. Il y résidera avec son frère 
Théodore, de trois à quatre ans plus jeune que 
lui. Ce frère avait été le seul de la famille à 
reconnaître son talent et à croire à son avenir. 
Il va maintenant l'aider. Il lui montrera un 
dévouement à toute épreuve. Il le secourra, 
comme le père l'avait fait auparavant. 

Théodore Van Gogh avait été pris par la 
maison Goupil, pour tenir chez elle l'emploi 
que Vincent s'était montré incapable de remplir. 
Quoique les deux frères se ressemblassent au 
physique, ils différaient complètement au moral. 
Il semblait qu'ils se fussent partagés les qualités 

25 



qui, réunies, eussent fait Thomme supérieur en 
tous points complet. Si Théodore manquait du 
génie de Vincent, il était doué de l'urbanité, de 
l'esprit pratique, de l'aptitude commerciale dont 
celui-ci s'était montré dépourvu. Il avait gagné 
la confiance de ses patrons, qui l'avaient tiré 
de la position de petit employé, pour lui confier 
la gérance d'une branche de leur maison, établie 
sur le boulevard Montmartre. 

Doué d'inifiative, il s'était alors eff'orcé de 
les amener à tenir en vente les œuvres des 
peintres impressionnistes. Mais, à l'époque, ces 
peintres, apparus comme des novateurs mons- 
trueux, étaient encore mal vus et décriés, et les 
Goupil occupaient une si haute position dans 
le commerce des arts, qu'ils n'avaient pu 
consentir à les laisser pénétrer à leur siège 
principal, rue Chaptal. C'eût été se compromettre 
en mauvaise compagnie. Cependant, par une 
concession, pour ne pas se fermer une branche 
de la peinture qui, après tout, pouvait avoir un 
avenir commercial, ils avaient remis à Théodore 
Van Gogh, au boulevard Montmartre, le soin 
de s'en occuper, d'en faire des expositions et 
d'en tenir des exemplaires en vente. Ils s'étaient 

26 



d'ailleurs gardés de lui laisser la bride sur le 
cou. Il admettrait seuls, ces représentants de la 
nouvelle peinture que le public avait relative- 
ment compris et qu'on pouvait dès lors accepter, 
tels que Claude Monet, Pissarro, Degas. Il 
fermerait l'accès aux autres, à ceux qui étaient 
encore réprouvés, d'une façon absolue. 

Quoi qu'il en soit, Vincent Van Gogh 
venant à Paris vivre avec son frère Théodore, 
connaîtrait l'art impressionniste. Il trouverait 
en lui un homme à l'unisson de ses sentiments, 
lorsque bientôt il viendrait à s'engager lui-même, 
dans les voies nouvelles de la peinture claire 
et colorée. Cependant il n'est certes pas arrivé à 
Paris avec cette résolution déjà prise. Elle ne 
devait lui venir qu'après un certain temps, car 
il entre tout d'abord, comme eût pu le faire un 
simple élève, à l'atelier Cormon. 

Il s'était déjà à La Haye, dans l'atelier de 
Mauve, puis à Anvers à l'Académie des Beaux- 
Arts, montré enclin à suivre un enseignement 
régulier. Il n'avait pu s'y astreindre que momen- 
tanément. Il renouvelle la tentative à Paris, sans 
devoir non plus la poursuivre très longtemps. 
Mais pendant qu'il se tient à l'atelier Cormon, 

27 



il y travaille assidûment. On possède de ces 
dessins qu'il a exécutés devant le modèle vivant. 
Emile Bernard, qui fréquentait l'atelier à la même 
époque, l'a remarqué s'appliquant à dessiner 
un plâtre d'après l'antique. Les élèves riaient, 
dit-il, dans son dos, trouvant « qu'il ne daignait 
rien voirw^'l Ce devait être en tout cas, un assez 
singulier spectacle que cet homme de trente- 
trois ans, au milieu des tout jeunes gens peuplant 
l'atelier. Ils dessinaient eux avec la correction 
que montrent en majorité les élèves, et cet 
Hollandais devait leur paraître étrange, avec sa 
manière hors des règles, alors pleinement déve- 
loppée. Quelque fut son application à vouloir 
rendre le modèle, il ne pouvait manquer de le 
déformer ou plutôt de le reformer à sa manière. 
Le maître, M. Cormon, s'était cru obligé, au 
début, de lui donner de ces conseils qu'il devait 
à tous ses élèves, mais voyant qu'il avait affaire à 
un homme déjà mûr, qui se montrait sûr de lui, 
il y avait vite renoncé. 

Enfin par un de ces renversements venus 
du fond de sa nature, il a ouvert les yeux sur 
ce qu'il n'a pas connu en Hollande, qui le 

(i) Lettres de Vincent Van Gogh à Emile Bernard, page 65. 

28 



sollicite maintenant à Paris, et va s'emparer de 
lui pour le pénétrer tout entier, la couleur, la 
peinture claire, l'impressionnisme. Avec son 
activité d'esprit, l'attention qu'il avait une pre- 
mière fois donnée aux maîtres morts et vivants 
de sa nation, il va la donner en France aux 
artistes qui peuvent le mieux lui offrir ce qu'il 
cherche maintenant, des exemples pour arriver 
à la puissance du rendu par la couleur, dans la 
lumière. Aussi bien son étude va de Delacroix 
à Monticelli, il regarde les Impressionnistes 
Pissarro, Claude Monet, Cézanne, Guillaumin; 
il voit aussi les œuvres des « pointillistes » 
Seurat et Signac, tous ceux qui ont un coloris 
l'attirent jusqu'à Ziem. Il n'est du reste pas 
de ces hommes qui, parce qu'ils forment de 
nouvelles liaisons, répudient entièrement leurs 
vieilles préférences. Il garde son admiration 
pour Millet à laquelle il ajoute celle de Daumier. 
Il fera, avec un égal intérêt, des reproductions 
d'œuvres de Millet, de Daumier, de Delacroix, 
qui compteront parmi les choses importantes 
qu'on lui devra. 

Puisque c'est avant tout la couleur qui le 
prend, le Japon devait aussi l'attirer. En effet, 

29 



l'assemblage de vives couleurs pratiqué par 
les artistes de ce pays le séduit. 11 tapisse la 
chambre où il habite chez son frère, de crê- 
pons colorés japonais. Il en mettra comme 
fond à un portrait du père Tanguy, une des 
œuvres principales qu'il peindra à Paris. La 
vivacité des couleurs employées par les artistes 
japonais, le frappe tellement, qu'il admirera 
le Japon, comme en perspective, à travers. Il 
en rêvera. Il dira plus tard de la Provence, où 
il aura été chercher l'éclat de l'atmosphère, que 
c'est un pays « qui doit-être aussi beau que le 
Japon ». 

Cependant comme le Japon est hors de 
portée et que son art est d'un esprit trop diffé- 
rent du nôtre pour que l'on puisse se l'assimiler, 
ce sont les Français auxquels il emprunte 
définitivement. C'est peut-être à la palette de 
Monticelli qu'il est plus particulièrement rede- 
vable. On en découvre un reflet dans certains 
de ses tableaux. Il n'avait pu connaître les 
œuvres de Monticelli en Hollande, où elles 
n'avaient certainement pas encore pénétré. Il 
y avait à Paris, rue de Provence, un marchand, 
Delarbeyrette, qui en détenait un nombre consi- 

30 



dérable, c'est chez lui que Van Gogh en a pris 
connaissance. 

Il s'approprie la méthode, adoptée par les 
Impressionnistes, de peindre le paysage directe- 
ment, en plein air, devant la nature. Il est 
entré en rapports personnels avec la plupart 
des peintres impressionnistes, mais il est deux 
peintres avec lesquels il se lie d'une amitié 
particulière, Gauguin et Emile Bernard. En 
Gauguin, son aîné de cinq ans, il cherchera 
comme un appui. Avec Emile Bernard, beau- 
coup plus jeune que lui, il entretiendra d'étroites 
relations. Il en fera son "copain", l'homme au 
sein duquel il s'épanchera. 

Tous ceux qui sont familiers avec les ques- 
tions de technique, savent quels efforts ont à 
faire ces artistes qui, engagés dans une voie, 
veulent en changer, et l'on peut s'imaginer la 
tâche que Van Gogh s'impose, en venant réaliser 
la transformation complète de son art. Lui qui, 
en Hollande, n'a connu que la peinture qu'on 
peut dire noire, mélancolique de caractère, passe 
en France à la peinture avant tout colorée, 
claire, éclatante, donnant la sensation de la vive 
lumière et du plein air. Le voilà donc, ayant 

31 



abandonné l'atelier Cormon, qui s'applique à 
mettre de plus en plus d'éclat, de plus en plus 
de brio dans ses œuvres. Si on pouvait ranger 
chronologiquement celles qu'il exécute à Paris, 
on verrait les progrès que, par un travail inces- 
sant, il fait, on peut dire jour par jour, dans la 
nouvelle voie où il est entré. 

Il débute par peindre en plein air, aux alen- 
tours de Paris, à Montmartre, le Moulin de la 
Galette, à Asnières, l'Ile de la Grande Jatte. 
Il peint en même temps un grand nombre de 
tableaux de fleurs. Comme il cherche surtout 
à éclaircir sa palette, les fleurs lui permettent 
d'y réussir. Elles lui présentent, assemblées en 
bouquets ou en gerbes, ces juxtapositions de 
tons tranchés qui l'exerceront à reproduire, en 
toutes circonstances, n'importe quelle colora- 
tion dans la lumière. Il peint en ce moment 
avec une sorte de fureur. Il n'a pas d'atelier et 
la chambre qui lui en tient lieu, dans l'appar- 
tement où il réside avec son frère, rue Lepic, 
ne lui offrant sans doute pas toutes les com- 
modités dont il a besoin, s'il y travaille, il va 
cependant travailler ailleurs, un peu partout. 
Il s'est arrangé pour peindre au sous-sol de la 

32 



V 




FEMME HOLLANDAISE 



T-ii té~\-nt~\ n j-kom^iDir n/^ 



maison. Il a un ami de Antonio, qu'il s'est fait 
dans Tatelier Cormon, qui habite sur la place 
St-Pierre, à Montmartre. Il peint chez lui, où 
il trouve de la clarté, d'une manière assidue. 

Les tableaux peints sont en grand nombre 
de dimensions réduites, ayant pour sujets des 
fleurs, des paysages, des natures mortes. Dans 
ce dernier ordre tout lui est bon. Il peint des 
souliers. Il peint des harengs, accompagnés 
d'accessoires variés. On connaît de ses petits 
tableaux, où les ustensiles du fumeur, poches 
à tabac, pipes, cigares, allumettes forment les 
sujets. Puis encore un grand nombre où les 
fruits, les légumes de toute sorte, jusqu'à des 
choux-fleurs, fournissent les motifs. D'autres 
auraient pu penser que ces objets vulgaires 
étaient indignes d'être peints. Mais les objets 
ne lui sont jamais apparus nobles ou vulgaires 
en eux mêmes. Il ne leur demande, alors qu'il 
s'étudie au coloris, que de lui ofl^rir des cou- 
leurs variées. 

Van Gogh ne se préoccupe nullement, à 
cette heure, de tirer parti de ses œuvres. Il ne 
pense même pas qu'il puisse se trouver des 
gens pour les acheter. Il remet bien celles qu'il 

33 



considère comme les plus importantes à son 
frère Théodore, avec l'espoir que, dans l'avenir, 
il en tirera profit, mais les autres, de moindre 
importance, de petites ou médiocres dimen- 
sions, il en fait librement cadeau à qui veut les 
accepter, ou les laisse avec insouciance sur les 
lieux où elles ont été produites, ou encore en 
donne à un restaurant, sur l'Avenue de Clichy, 
Au Tambourin, tenu par une italienne, la Segatori, 
un ancien modèle, qui acceptait assez facile- 
ment, en paiement, les tableaux des peintres qui, 
comme Van Gogh, venaient manger chez elle. 
Il a du, avec sa rapidité d'exécution, pro- 
duire plusieurs centaines de ces tableaux de 
petite ou moyenne dimension. Ils ont été en ma- 
jorité signés, mais du seul prénom de Vincent. 
Depuis que l'œuvre est devenue célèbre on en 
a vu sortir des coins les plus obscurs. Toute- 
fois beaucoup sont sûrement perdus. Ils ont 
été tellement méprisés à l'époque par les déten- 
teurs, qu'ils les ont gratté pour se servir des 
toiles ou les ont laissé périr à l'écart. Le nombre 
des tableaux qui ont ainsi disparu, à Paris, a 
peut-être atteint la centaine. Van Gogh s'est 
désintéressé de même, dans d'autres circons- 



34 



tances, des études ou des tableaux qu'il a pu 
peindre. Sa belle-sœur M*"' Van Gogh-Bonger 
nous apprend qu'en quittant Anvers, après y 
avoir suivi les cours de l'Académie des beaux- 
arts, il abandonna, on ne sait à qui, d'assez 
nombreuses études, dont on n'a jamais retrouvé 
de traces. ^'^ 

Van Gogh outre le souci auquel il obéit 
d'accentuer sa gamme de coloris, en connaît 
un autre, qui sert à expliquer qu'il ait tant mul- 
tiplié ces tableaux variés qu'il peint, par une 
sorte de gymnastique, en une seule séance, ou 
tout au plus au cours d'une journée. C'est le 
besoin qui s'est emparé de lui et qu'il lui faut 
satisfaire, d'arriver à une exécution rapide, 
hardie et, en même temps, précise et arrêtée. 
Il doit la première pensée de cette nouvelle 
recherche au Japon. Il n'a pu manquer en effet 
d'observer dans les arts du dessin japonais, 
avec quelle liberté et quelle justesse les touches 
sont mises et les contours tracés. 

Les Japonais qu'ils écrivent, dessinent ou 
peignent n'ont qu'un instrument et qu'un pro- 



(i) M">= Van Gogh-}5onger. Vincent Van Gogh. Brieje an seinen Bruder. Einlei- 
tung, page 35. 

35 



cédé. Ils se servent exclusivement du pinceau 
promené à main levée. Or comme le pinceau 
met sur le papier ou la soie des lignes et des 
surfaces sur lesquelles il n'y a pas à revenir, 
elles doivent être appliquées, du premier coup, 
d'une manière réussie. La justesse et la perfec- 
tion à obtenir de prime-saut sont ainsi devenues 
les qualités essentielles de la technique japo- 
naise. Quand on se prend d'intérêt pour l'art 
japonais, si on est avant tout attiré par la viva- 
cité du coloris, on ne peut manquer ensuite 
d'admirer la hardiesse de facture qui mène au 
succès. Aussi Van Gogh, épris des artistes du 
Japon, va-t-il adopter à leur exemple une exé- 
cution rapide, par touches hardies,, mises avec 
justesse, du premier coup. Ces procédés lui 
étaient, comme la peinture claire, restés étran- 
gers, en Hollande, où s'il avait peint d'une 
manière déjà large, il n'avait connu que cette 
facture qu'on peut dire reposée, qui est un des 
traits de l'art hollandais.. 

Dans cet état d'activité où il se tient à Paris, 
Van Gogh ne s'est pas senti particulièrement 
attiré vers la figure humaine. Il peint cependant, 
à deux reprises, le père Tanguy. Ce sont là, 

36 



à peu près, les premiers portraits, au moins 
de grande dimension, qu'on lui doive et ils 
marquent comme un développement de son 
art. Si Van Gogh a trouvé le père Tanguy assez 
intéressant pour le retenir et le faire poser, on 
ne s'étonnera pas que nous nous arrêtions nous- 
mêmes sur lui. 



37 



IV 



LE PÈRE TANGUY 

En 1870, au moment de la guerre, celui 
qui devait devenir le père Tanguy tenait une 
petite boutique rue Clausel, où il vendait des 
toiles, des couleurs et ces objets nécessaires 
aux peintres. Son établissement sans frais lui 
permettait de les offrir à prix doux. Il avait donc 
trouvé des clients parmi les artistes peu for- 
tunés, des débutants, des méconnus et ceux-ci 
avaient commencé, à valoir sur le prix des four- 
nitures qu'ils lui prenaient, à lui remettre en 
dépôt des tableaux, qu'il s'efforçait de vendre. 

Il était entré, comme tout le monde, dans 
la garde nationale, pendant le siège de Paris. 
Après, la Commune était survenue, et alors 
qu'à partir de ce moment le plus grand nombre 

39 



des gardes nationaux avait refusé le service, il 
s'y était au contraire absolument dévoué. Ses 
ardentes convictions républicaines le faisaient 
adhérer à la Commune. Il avait combattu contre 
les Versaillais pendant la bataille des rues et 
finalement avait été pris et envoyé à Satory, 
avec les autres prisonniers fédérés. 

Le conseil de guerre l'attendait. Les pré- 
somptions étaient qu'il serait compris parmi les 
condamnés, et transporté à la Nouvelle Calé- 
donie. Les artistes, ses clients, signèrent une 
pétition pour le recommander à la clémence. 
La recommendation des artistes n'était guère 
de nature à lui amener les juges, des officiers, 
lorsque Henri Rouart, le collectionneur, qui 
avait eu en cette qualité des relations suivies 
avec lui, pour des achats de tableaux, s'entremit 
en sa faveur. Rouart riche, grand industriel, 
d'opinions conservatrices, pouvait, indépendam- 
ment de ces avantages, influencer les officiers, 
comme ayant été lui-même au début officier 
d'artillerie. Il avait conservé d'intimes relations 
dans l'armée avec ses anciens camarades et c'est 
à son intervention auprès d'eux que Tanguy dut, 
on peut le croire, d'éviter la transportation et 

40 



i 



VI 




HOMME MANGEANT SON PAIN 



REPRODUCTION DE LA LITHOGRAPHIE 



de rentrer dans sa boutique. Mais sa situation 
resta précaire et difficile ayant à supporter, 
comme « communard », la haine, la persécu- 
tion soufflées par l'esprit de réaction, tout puis- 
sant pendant des années. 

Il dut en grande partie à Pissarro de pou- 
voir se tirer du mauvais pas. Pissarro, sans 
s'occuper de politique, était ce qu'on appelait 
alors un homme « d'idées avancées ». Tanguy 
était son fournisseur et lorsqu'il le vit, pour 
avoir adhéré à la Commune, tombé dans une 
situation précaire, il voulut lui venir en aide. 
Il lui remit donc de ses tableaux à vendre, ce 
qui était un avantage, car déjà ils trouvaient 
des acheteurs. Il lui amena après cela Cézanne. 
Il est vrai qu'à cette époque les tableaux de 
Cézanne étaient méprisés et ce n'est qu'à de 
très bas prix que Tanguy parvint jamais à en 
vendre. Mais Cézanne, par le caractère à part 
de son art, avait au moins recruté un certain 
nombre d'admirateurs, qui vinrent chez Tanguy 
lorsqu'ils purent y voir de ses œuvres. 

Cézanne jouissait d'une pension de son père, 
qui lui permettait de vivre. Il ne pouvait pré- 
tendre, dans ces premières années, à vendre lui- 

4^ 



même de sa peinture dédaignée, il n'était d'ail- 
leurs aucunement propre à s'occuper d'affaires 
et une fois en rapports avec Tanguy, il en fit 
son dépositaire et son factotum pour la vente 
de ses tableaux. Tanguy en avait donc toujours 
à montrer dans sa boutique. 

Cézanne avait quitté en 1878-79 un appar- 
tement qu'il occupait près de la gare Montpar- 
nasse, enlevant les meubles et avait remis la 
clef à Tanguy, en lui confiant ses tableaux, qu'il 
laissait. Tanguy les avait rangés par piles, selon 
deux dimensions, avec un prix unique pour 
les œuvres de chaque dimension, au choix de 
l'acheteur, cent francs celles de la grande, qua- 
rante francs celles de la petite et il s'efforçait 
d'amener des visiteurs à l'appartement. S'aven- 
turer au loin, vers la gare Montparnasse, à 
l'occasion de tableaux de Cézanne, ne pouvait 
convenir alors à beaucoup de gens, aussi les 
appels de Tanguy n'avaient-il guère de succès. 
Il vint me prendre chez moi, un jour, et nous 
nous rendîmes à l'appartement. Je vois encore 
les piles contre la muraille. Il y avait là le 
travail accumulé de plusieurs années, aux 
prix d'aujourd'hui les toiles feraient en vente 

42 



une somme allant vers le million, mais à cent 
francs et à quarante francs on pouvait en prendre 
à volonté, sans se ruiner, et je fis mon choix 
dans les piles. 

Tanguy devenu l'homme de Pissarro et de 
Cézanne vit lui venir ces jeunes artistes mé- 
connus, qui ne pouvaient trouver nulle part 
accueil et pour lesquels c'était en somme une 
chose heureuse que d'être chez lui, à côté de 
peintres ayant déjà recueilli une certaine faveur. 
Sa boutique reçut donc leurs productions. Elle 
fut alors visitée par ces amateurs à la recherche 
d'œuvres à bas prix, communément dédaignées 
mais auxquelles ils se plaisent à découvrir du 
mérite et des chances d'avenir. A ces amateurs 
se joignaient les artistes eux-mêmes, désireux 
de voir les œuvres les uns des autres et enfin 
arrivait aussi ce monde imprécis de jeunes-gens, 
d'hommes de lettres ou prétendus tels, qui gra- 
vite sûrement autour des artistes quels qu'ils 
soient. La boutique de Tanguy, devenu avec 
l'âge le père Tanguy, fréquentée par un noyau 
d'hommes ayant des aspirations communes, 
s'éleva dès lors à l'état de centre artistique. 

Van Gogh à Paris, aussitôt qu'il eut évolué 

43 



vers la peinture claire et colorée, vînt à la 
boutique du père Tanguy, attiré par les avan- 
tages qu'elle lui offrait. C'était en effet le lieu 
où il pouvait le mieux voir les œuvres de cer- 
tains impressionnistes, des jeunes peintres de 
la couleur et de la lumière, dont les hardiesses, 
les recherches, les innovations devaient l'aider 
lui-même, dans le changement qu'il entrepre- 
nait et bientôt ce fut aussi le lieu où il put 
déposer de ses propres œuvres, avec la chance 
de rencontrer des personnes qui leur prétassent 
attention. 

Théodore Van Gogh se trouvait bien au 
boulevard Montmartre, mais ses clients étaient 
de cette sorte de gens qui, pour rien au monde, 
n'eussent consenti alors, je ne dis pas à ache- 
ter, mais même à recevoir en don les "hor- 
reurs ", selon eux, que son frère produisait. Il 
lui était d'ailleurs interdit par ses patrons, les 
Goupil, de tenir dans un de leurs magasins, 
des œuvres considérées par eux comme mons- 
trueuses et dévergondées. Et si Théodore 
montra jamais des tableaux de son frère au 
boulevard Montmartre, ce ne fut qu'à la déro- 
bée, à des amis intimes. Autrement recevant 

44 



les œuvres de son frère, il devait les empiler 
dans son appartement ou, celles qu'il voulait 
produire avec une chance quelconque de vente, 
les envoyer chez Tanguy. On s'explique après 
cela l'intérêt que Vincent Van Gogh a pu por- 
ter au père Tanguy, qui l'a conduit à le pein- 
dre deux fois, de manières différentes. 

Tanguy, tel que Van Gogh nous le montre, 
était un homme du peuple de caractère doux. 
Quoique sans culture il ne manquait pas d'as- 
pirations. Il avait combattu pour la Commune, 
où il avait entrevu, comme tant d'hommes de 
sa condition à l'époque, le gouvernement qui 
allait ouvrir des voies nouvelles. Déçu en 
politique, il avait reporté ses vues d'avenir sur 
la forme d'art, dont il était devenu le dépo- 
sitaire. Il désignait l'ensemble des peintres qui 
lui remettaient leurs œuvres par un mot pom- 
peux, \ Ecole, et cette école était, à ses yeux, en 
peinture, ce qui seul comptait. Il ne parlait 
jamais de Monsieur Pissarro, de Monsieur 
Cézanne qu'avec un profond respect et bien 
qu'ils fussent généralement méprisés, il les 
tenait lui pour de grands peintres, ce qui prouve 
que, malgré son manque de cuhure, il avait 

45 



plus de prescience au fond que beaucoup de 
critiques et de collectionneurs célèbres du 
temps. Il n'était d'ailleurs point inventif. La 
même courte louange lui servait, en toute 
occasion, à recommander ses peintres. Sa 
femme, la mère Tanguy, uniformément coiffée 
d'un petit bonnet blanc et vêtue d'un caraco 
de laine, passait son temps à coudre, dans la 
boutique, se bornant, le mari absent, à montrer 
avec componction, les tableaux. Ainsi sont 
longtemps demeurés le père et la mère Tan- 
guy, rue Clausel, sans parvenir à faire fortune. 
Peu de temps après la mort de Vincent 
Van Gogh, en juillet 1890, son frère Théodore, 
qui lui avait témoigné un dévouement inalté- 
rable, frappé au cœur, pris de paralysie géné- 
rale, perdit la raison. Sa femme le ramena aux 
Pays-Bas, où il allait mourir en janvier 1891, 
emportant avec elle les tableaux qu'il avait 
accumulés. Il ne resta plus après cela, à Paris, 
que le père Tanguy, ayant en mains des œuvres 
de Van Gogh à montrer et lorsque l'attention 
s'éveilla, ceux qui voulurent en voir d'abord et 
ensuite en acheter se rendirent forcément à sa 
boutique. Il n'avait pas du en vendre du vivant 

46 



même de Van Gogh, mais il en vendrait après 
sa mort. Le peintre Schufînecker fut son pre- 
mier acheteur. Il lui prit, avant tous autres, 
deux tableaux pour trois cents francs. 



47 



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V 



A ARLES ET A SAINT-RÉMY 

Van Gogh possédé de la passion de pein- 
dre en couleur et dans la clarté s'est livré à 
Paris à l'étude des coloristes. Il a accompli sur 
lui-même le travail voulu, pour réaliser le pas- 
sage de la peinture noire à la peinture claire. 
Il n'a plus qu'à se tenir à l'œuvre. Mais quand 
il entre dans une voie, il s'y engage à fond. Et 
maintenant puisqu'il veut peindre absolument 
en couleur et en pleine lumière, pour obtenir 
des œuvres aussi éclatantes que possible, il 
devra aller peindre dans un pays, où l'éclat 
venu du soleil lui permettra de porter à leur 
suprême puissance ses moyens de palette. 

Il est passé des Pays-Bas à Paris, Il y trouve 
déjà plus de lumière mais elle est toujours 

49 



insuffisante. Il lui faut encore s'avancer vers le 
soleil. Dans les dispositions où il se maintient, 
rêvant du Japon qu'il s'est représenté comme 
le pays de la couleur, de la lumière, de la 
beauté par excellence, il s'y fut sans doute 
rendu, si ses ressources le lui eussent permis. 
Mais il vit dans la gêne. Il dépend de son 
frère Théodore, il ne subsiste que des secours 
qu'il en reçoit. Ce frère lui est dévoué. Il le 
garde chez lui depuis qu'il est à Paris. Le 
sacrifice à faire ainsi de sa part est assez facile 
à supporter, mais il sera autrement lourd, 
quand Vincent en viendra à abandonner la vie 
commune, pour mener au loin une existence 
séparée. Dans ces conditions le choix, comme 
lieu de séjour, parmi les pays de grand soleil, 
devra porter sur celui qui sera le plus accessi- 
ble de Paris, afin de réduire autant que possible 
les frais à prévoir et le pays qui s'offre ainsi 
est la Provence. 

Van Gogh a du avoir tout d'abord son 
attention attirée sur la Provence, par les toiles 
lumineuses que Claude Monet avait rapportées 
d'une ville située dans son voisinage immédiat, 
de Bordighera, où il était allé peindre en 1884. 

50 



Van Gogh n'a pu manquer de les voir dans le 
magasin du boulevard Montmartre, où son 
frère Théodore tenait les œuvres des peintres 
impressionnistes admis par la maison Goupil 
et particulièrement celles de Claude Monet. 
Van Gogh a du encore se sentir attiré vers la 
Provence par la gratitude qu'il doit àMonticelli, 
un véritable provençal, un Marseillais, auquel 
il a emprunté lorsqu'il est passé à la couleur. 

C'est donc en Provence, à Arles, qu'il ira 
chercher le soleil. Il a du choisir Arles en 
particulier, par le même motif de rappro- 
chement de Paris et d'économie, qui lui avait 
fait choisir la Provence elle-même. Arles est 
en effet des villes provençales, la moins éloi- 
gnée de Paris, celle avec laquelle on peut 
entretenir les rapports en réduisant les frais. 
Elle présente d'ailleurs, par son site, des avan- 
tages à un peintre. Elle est en plein dans la 
région des oliviers, voisine de la Méditerrannée, 
sur un grand fleuve le Rhône, près des terres 
singulières d'aspect de la Crau et de la Camar- 
gue. 

Van Gogh quitte Paris et arrive à Arles en 
février 1888. Emile Bernard qui a été en cor- 



Ji 



respondance suivie avec lui, pendant son séjour 
à Arles, dit qu'il fut loin d'y être bien accueilli, 
qu'il y rencontra une certaine hostilité, qu'il 
eut de la peine à y trouver des modèles/'^ Rien 
de moins surprenant. Il n'y connaissait per- 
sonne et y tombait, si l'on peut dire, comme 
un aérolithe. Les Arlésiens voient tout à coup 
apparaître un homme d'aspect singulier. C'est 
un étranger, venu du nord, blond-rouge de 
barbe et de chevelure, aussi différent d'eux que 
possible. Il est vêtu avec une négligence, qui 
le rapproche des gens du peuple. Il est dans 
la gêne. Il se montre obligé à une extrême 
économie. Il vient pour exercer un art, dont il 
ne tire apparemment aucun profit. Que peuvent 
bien en penser les Arlésiens ? Ils n'ont encore 
jamais vu de peintre s'établir dans leur ville. 
Il n'existe pas d'artistes parmi eux, pour leur 
expliquer qu'il puisse se trouver un artiste, tra- 
vaillant d'une façon désintéressée à la poursuite 
d'un idéal. C'est pourquoi tous ont du d'abord 
le regarder avec étonnement et beaucoup n'ont 
pu s'empêcher de le tenir en suspicion, de voir 
en lui un être au moins énigmatique. 

(i) Lettres de Vincent Van Gogh à Emile Bernard, page i6. 

5* 



Dans les conditions où Van Gogh se trouve 
à Arles, il va y vivre replié sur lui-même. Il 
n'aura de relations avec aucun des habitants 
bien placés. Il ne s'inquiète point de rechercher 
leur société. Il ne se tiendra en rapports qu'avec 
cette sorte de gens, qui pourront lui être utiles. 
Des hommes et des femmes du peuple, qui 
voudront bien lui servir bénévolement de 
modèles ou qui, de par leur condition, se con- 
tenteront pour poser du faible salaire qu'il peut 
seul leur donner. 

Les individus de l'ordre le plus élevé 
qu'il peindra pendant son séjour à Arles sont 
un facteur de la poste, Roulin, et un sous- 
lieutenant de zouaves, Milliet, qui a le goût 
du dessin, qui posera pour lui et en recevra 
en compensation des leçons de dessin. Les 
relations avec le sous-lieutenant, qui quitte 
Arles assez promptement, furent de courte 
durée, mais elles se prolongèrent avec le facteur 
et conduisirent de sa part à un véritable atta- 
chement. Van Gogh a peint Roulin plusieurs 
fois dans son uniforme. Il a aussi peint sa femme 
et a exécuté d'après elle la composition qui 
s'est appelée la Berceuse. Il a encore peint les 

53 



enfants Roulin. Pour les tableaux de l'Arlésiennc, 
la femme en costume local d'Arles, c'est une 
dame Ginoux, dont le mari tenait un café près 
de la gare, où Van Gogh se rencontrait préci- 
sément avec Roulin, qui a servi de modèle, 

11 s'est logé, à son arrivée à Arles, dans un 
restaurant. Il y vit sur le pied de cinq francs 
par jour, qu'il fait bientôt réduire à quatre. 
Après il a loué à une extrémité de la ville, sur 
la place Lamartine, une petite maison, une 
bicoque, composée de quatre pièces, deux 
au rez-de-chaussée et deux à un premier étage. 
Elle a été peinte en jaune à l'extérieur, sous sa 
direction; les murs à l'intérieur ont été badi- 
geonnés à la chaux. Il nous a donné un croquis 
de la maison et un dessin et deux tableaux à 
l'huile de sa chambre à coucher. Le mobilier 
n'est pas luxueux. Un lit de bois blanc, deux 
chaises de paille du même bois et une petite 
table servant de support à une cuvette et à un 
pot-à-eau. Il a meublé de même manière la 
seconde chambre de son premier étage, pour 
pouvoir y loger un ami et a laissé vides les 
deux pièces du rez-de-chaussée, qui lui serviront 
d'atelier et de dépôt. 

54 



Il va ainsi établi, s'absorber dans son travail. 
Il est toujours prêt à affronter la solitude et le 
manque de bien-être, s'il le faut, pour se livrer 
à une poursuite d'ordre élevé. Il reprend donc 
à Arles, dans d'autres conditions, mais d'une 
façon aussi spontanée, la vie austère à laquelle 
il s'est une première fois soumis, lorsque, quit- 
tant famille et amis, il est allé dans le Borinage 
évangéliser les mineurs. C'est un homme pour 
lequel les soucis d'ordre matériel, les préoccu- 
pations du succès dans une carrière, la recher- 
che du bien-être n'existent pas. 

Il peint et dessine à Arles, on peut dire, 
sans désemparer. Il n'y a du reste que le 
travail pour lui permettre de supporter la soli- 
tude dans laquelle il vit. Les artistes, les écri- 
vains ont besoin, aux moments de repos et de 
détente, de trouver des hommes plus ou moins 
capables de les comprendre, auxquels ils puis- 
sent se confier, dont ils puissent recevoir des 
marques d'intérêt et, à l'occasion, d'encourage- 
ment. Or tout cela manque absolument à 
Van Gogh. 

Dans l'abandon, il s'épanche au loin. Il 
écrit. Il adresse de longues lettres à Paris, à 



55 



son *' copain " Emile Bernard et à son frère 
Théodore. Il les tient au courant de ses projets, 
leur donne des détails sur les œuvres qu'il 
exécute, les initie aux combinaisons de couleur 
qu'il se propose d'y introduire. Sa correspon- 
dance fait connaître ses faits et gestes et les 
préoccupations de tout ordre qui le possè- 
dent. On peut dire aussi les rêves que son 
imagination, se détournant des réalités, fait 
éclore et qu'elle cultive. 

Dans ses lettres à Emile Bernard, il appuie 
sur une idée, dont il est hanté. Ce serait la 
vie en commun de peintres, qui combineraient 
leurs efforts. Ayant au fond même technique, 
sans se copier ou s'imiter servilement les uns 
les autres, ils pourraient produire des œuvres 
d'ensemble, d'une même note d'art. La vie 
d'étroite union permettrait de diminuer les 
charges et de réduire les frais d'existence, écra- 
sant ces artistes qui, quelque soit leur talent, 
se trouvent méconnus et ne peuvent tirer profit 
de leurs œuvres. Dans cet ordre d'idées, il cite 
des exemples d'associations qui auraient autre- 
fois existé, selon lui, entre les membres étroi- 
tement unis de certaines écoles. 

56 




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Sortant des généralités, il se contenterait 
personnellement de réaliser le projet d'union 
avec Gauguin et Emile Bernard, c'est-à-dire 
avec ses deux meilleurs amis. Il leur écrit donc 
pour leur exposer les avantages à retirer d'une 
vie commune. Elle pourrait être menée à Arles, 
pays de lumière, qui offre aux peintres des 
motifs superbes, variés à l'infini et il leur fait 
des appels réitérés, pour qu'ils viennent le 
rejoindre. Emile Bernard, un jeune homme 
soumis en ce moment au service militaire, ne 
peut répondre au désir de Van Gogh. Gauguin 
est plus libre. Cependant il vit lui aussi dans 
la gène. Il est établi au loin, en Bretagne, à 
Pont- Aven, et en sortir lui reste longtemps 
interdit. Enfin, après des mois d'attente, il 
arrive à Arles, à l'automne de 1888. 

Van Gogh le loge dans sa petite maison. 
Alors commence l'association rêvée comme 
devant être si heureuse. La désillusion est im- 
médiate. Ils ne sont pas plutôt ensemble, que 
la divergeance de leurs idées, de leurs goûts, 
de leurs tempéraments éclate et amène des 
froissements. Ils ont chacun des peintres qu'ils 
admirent, auxquels ils se réfèrent, dont ils se 

SI 



plaisent à citer les noms, mais ce ne sont pas 
les mêmes. Ils trouvent réciproquement à 
redire à ce qu'ils produisent. 

Cependant l'exercice de leur art, côte à côte, 
leur a été certainement profitable. Il les a 
conduits tous les deux, par une mutuelle ému- 
lation, à faire effort pour se surpasser. Ils se 
sont, au dire de Gauguin, livrés à un travail 
assidu, pendant qu'ils demeurent ensemble, 
Gauguin a pu, à ce moment, exécuter un inté- 
ressant portrait de Van Gogh, où il le représente 
peignant des tournesols. Mais le contact de 
tous les instants les amène à ressentir l'incom- 
patibilité d'humeur qui existe entre eux. Leur 
compagnonnage, dans ces conditions, n'eût pu 
se prolonger bien longtemps, lorsqu'il est 
brusquement rompu par une tragédie, par un 
accès de folie qui vient frapper Van Gogh. 

Depuis qu'il est en France, il a du faire un 
grand effort pour changer complètement sa 
manière, passer de la peinture noire à la pein- 
ture colorée. A Arles il a joint au labeur de 
sa production artistique celui de sa correspon- 
dance. Les lettres nombreuses qu'il écrit, pleines 
de réflexions, de pensées, de vues sur son art 

58 



ont demandé une forte application. Alors qu'on 
pourrait les considérer comme lui offrant une 
récréation dans sa solitude, elles ne font en 
réalité qu'ajouter un travail d'un autre ordre à 
son travail de la peinture. Chez un homme 
qui a déjà souff'ert à Amsterdam de troubles 
cérébraux, causés par une tension trop grande 
de l'intelligence, on comprend ce que le sur- 
menage prolongé qu'il s'inflige maintenant 
doit amener. 

Il faut ajouter, pour bien comprendre le 
mal qui va le frapper, à l'excès de travail, la 
témérité de se tenir au soleil. Les hommes de 
la campagne dans le midi, aguerris par une 
longue habitude, bravent le soleil; les hommes 
des villes le craignent et l'évitent le plus pos- 
sible. Or Van Gogh, qui a grandi sous les 
nuages et dans le brouillard des Pays-Bas, 
venu à Arles se met à y peindre et à y des- 
siner sans précautions, en plein soleil. Il nous 
l'apprend par ses lettres. Il dit une fois : « Je 
travaille même en plein midi, en plein soleil, 
sans ombre aucune, dans les champs de blé 
et voilà ! j'en jouis comme une cigale. » Il dit 
une autre fois : « La matinée dans les champs 

59 



m'a fatigué, c'est que ça fatigue le soleil ici. » 
Il s'est en outre représenté, dans un tableau, 
sa toile et son chevalet sur le dos, en marche 
par la grande chaleur de l'après-midi. Le soleil, 
venant frapper une tête fatiguée par l'excès de 
travail, chez un homme prédisposé à des troubles 
cérébraux, amène une catastrophe. 

A la Noël, un soir que Gauguin et Van 
Gogh se trouvaient ensemble au café, Van 
Gogh, pris d'une fureur subite, jette son verre 
et son contenu à la tête de Gauguin. C'était 
un premier indice de la folie qui venait. Le 
lendemain matin, il dit à Gauguin qu'il a un 
vague souvenir de l'avoir offensé et il lui fait 
ses excuses. Mais Gauguin, qui soupçonne la 
folie et craint la répétition de scènes semblables 
à celle de la veille, a pris immédiatement le 
parti d'écrire au frère, à Théodore, et de repartir 
pour Paris. Le soir même, comme il se pro- 
menait au dehors, il entend Van Gogh s'appro- 
cher et le voit se précipiter sur lui un rasoir à 
la main. La folie était venue complète. Mais 
devant le regard de Gauguin, qui se fixe sur 
lui sévère. Van Gogh s'arrête, puis reprend en 
courant le chemin de la maison. 

60 



Après cette seconde scène d'apparence si 
menaçante, Gauguin peu soucieux de se retrou- 
ver seul avec Van Gogh va passer la nuit à 
l'hôtel. Van Gogh est à la maison. Alors la 
folie se manifeste dans toute son horreur. 11 se 
coupe une oreille avec un rasoir et, après s'être 
épongé la blessure et s'être serré la tête d'une 
serviette pour arrêter l'hémorragie, il enveloppe 
son oreille d'un papier. Il va l'offrir à une fille, 
dans une maison de tolérance. La malheureuse 
ouvre le papier et, à la vue de son contenu san- 
glant, s'évanouit. Van Gogh, s'enfuit à la maison. 

Le lendemain matin Gauguin, sorti de 
l'hôtel où il a couché, veut rentrer à la 
maison. Il trouve devant un rassemblement et 
la police prévenue qui se livre à une enquête. 
Il est même soupçonné, lorsqu'il paraît, d'avoir 
tué Van Gogh. Mais on enfonce la porte. On 
monte à l'étage. On trouve Van Gogh blotti 
dans son lit, ayant perdu connaissance par la 
perte du sang. On le ramène à la vie. On le 
porte à l'hôpital '". Gauguin qui avait, dès le 
premier moment pris le parti de quitter Arles, 
confirmé dans sa résolution par la tragédie qui 

(1) Paul Gauguin, par Jean de Ratonchamp, pages 54 et suivantes. 

61 



vient de se passer, repart pour Paris. Gauguin 
et Van Gogh devaient correspondre de nouveau 
mais, éloignés l'un de l'autre, ils ne devaient 
plus se rencontrer. 

Il est probable que l'abondante perte de 
sang que Van Gogh avait subie, en même 
temps qu'elle lui causait une faiblesse générale, 
avait dégagé et calmé le cerveau et par là lui 
avait évité la folie persistante. La raison lui 
reviendra à l'hôpital, mais ce ne sera pas sans 
retours partiels de dérangement cérébral. Son 
frère Théodore accouru de Paris, en repartant, 
l'a spécialement recommandé au médecin de 
l'hôpital, D' Rey, qui en effet l'entourera des 
meilleurs soins. Il va être aussi régulièrement 
visité par le pasteur protestant de la ville. Salles, 
et le facteur Roulin ^"' qui, dans cette triste cir- 
constance, lui témoigne un vrai dévouement. 

Il quitte l'hôpital en janvier, pour rentrer 
dans sa petite maison; un nouvel accès de 
dérangement cérébral l'y ramène bientôt. Ce- 
pendant l'acte de violence l'ayant conduit à 
se couper une oreille a fait grand bruit à Arles, 
il est tenu pour un fou dangereux et les habi- 

(l) Van Gogh-Bonger : Briefe an seiiien Brudtr. Einleitung, page 41. 

62 



tants de son quartier vont trouver le maire, 
pour le représenter comme un homme, qu'il 
est imprudent de laisser par la ville en liberté. 
Il est alors ramené de nouveau à l'hôpital, 
dont il était de nouveau sorti. Il devient évi- 
dent qu'encore affaibli par sa blessure, toujours 
soumis à des crises mentales, sous le poids de 
l'effroi qu'il inspire à ses voisins, il ne peut 
reprendre la vie à Arles, telle qu'il l'a jusqu'alors 
connue. Le pasteur Salles le fait aller au dehors 
à un établissement où, soumis à une surveil- 
lance, il pourra être ramené à la santé. 

A quelques vingt kilomètres au nord-est 
d'Arles se trouve la petite ville de Saint-Rémy, 
patrie de Nostradamus, d'antique origine, qui 
possède de remarquables ruines romaines. Près 
de la ville, au milieu des oliviers, on a trans- 
formé un ancien couvent, avec jardin et cloître 
intérieurs, en une maison de santé, où l'on 
soigne les gens atteints de maladies mentales 
et de folie. Des malades y sont envoyés de 
fort loin. M™' Lafarge y fut mise, tenue comme 
démente, après sa condamnation, pour avoir 
empoisonné son mari. L'établissement renom- 
mé existe de vieille date, sous forme d'entre- 

63 



prise privée. Mais il lui a fallu pour se fonder 
une autorisation spéciale et il est toujours 
demeuré soumis au contrôle de l'État. Avec 
cette garantie, les personnes qu'on y hospitalise 
ont pu être retenues et gardées, privées de leur 
liberté. 

C'est là qu'au mois de mai 1889 le pasteur 
Salles conduisit Vincent Van Gogh, après que 
son frère Théodore eut pris de Paris les arran- 
gements nécessaires à son admission. Van 
Gogh, dans le triste état où il se trouve, se 
laisse enfermer à Saint-Rémy. Il y vît dans le 
calme. Sa tête se remet. Le beau feu, l'enthou- 
siasme qui le possédaient à Arles et lui avaient 
permis sa grande production artistique et sa 
nombreuse correspondance, n'existent plus. 
Mai si le souvenir de l'accès de folie qui le 
hante, l'amène maintenant à se restreindre, les 
forces revenues lui permettent cependant de 
reprendre une correspondance intermittente avec 
ses amis et de se livrer de nouveau à la pein- 
ture. Il y est aidé par le directeur de l'établis- 
sement, D' Peyron, un homme bienveillant. 

Il est gardé assez longtemps à l'établissement 
de Saint-Rémy sous une stricte surveillance, 

64 



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sans qu'on le laisse sortir au dehors. Dans 
cette situation, il dessine et peint d'abord tout 
naturellement les motifs qui s'offrent à l'éta- 
blissement même, le jardin et, comme person- 
nage, un des principaux gardiens. Ces motifs, 
en petit nombre, ne sauraient lui suffire. 
Alors séquestré et privé du contact avec la 
nature, il se livre à un travail d'un genre parti- 
culier. Il peint des sujets empruntés aux 
maîtres qui ont sa préférence, mais qui ne 
donnent point ce qu'on pourrait appeler des 
copies. 11 ne saurait en effet avoir les originaux 
des sujets à reproduire sous les yeux. Il ne 
dispose que de gravures, d'estampes ou même 
de photographies, qu'à sa demande son frère 
Théodore lui a envoyées. Les originaux absents 
ont dû être librement interprétés et les œuvres 
faites ainsi, peuvent compter comme créations 
personnelles. Ont été peints, dans ces condi- 
tions : la Charrue, le Semeur, la Veillée, les Batteurs 
en grange d'après Millet, le bon Samaritain d'après 
Delacroix, la Résurreclion de Lazare d'après 
Rembrandt. 

Cependant ses forces sont tout à lait reve- 
nues. On n'a point vu le retour d'accès de 

65 



folie semblables à celui qui l'a frappé à Arles 
et il inspire désormais assez de confiance pour 
qu'on lui accorde d'aller peindre couramment 
au dehors. Saint-Rémy n'est pas comme Arles 
complètement en plaine. Il est adossé au sud, 
à la chaîne des Alpines. Van Gogh va donc 
trouver aux alentours des sites accidentés et 
d'un caractère sauvage, tels qu'il n'avait pu en 
connaître ailleurs. Il en profitera pour exécuter 
de ses œuvres les plus vigoureuses. Il peint 
en outre, dans la campagne, une série de toiles 
consacrées aux oliviers, où il rend, on ne peut 
mieux, l'aspect combiné de la végétation et de 
la terre provençales. 

Il demeure à Saint-Rémy une année. Pen- 
dant ce temps aucune nouvelle crise de folie 
n'est apparue. On peut lui permettre de partir, 
de reprendre la liberté et la vie normale. Il 
vient donc, au printemps de 1890, retrouver à 
Paris, son frère Théodore. 



66 



VI. 

L'ART DE VAN QOGH 
EN FRANCE 

Lorsque Van Gogh arrivait à Arles, il avait 
accompli le changement entrepris pour devenir 
coloriste. Il était maître de sa nouvelle tech- 
nique. Il n'avait plus rien d'essentiel à y 
ajouter. 

L'exercice de son art repose maintenant sur 
trois pratiques fondamentales, d'où son origi- 
nalité ressortira pleine et entière. D'abord le 
soin d'observer partout la couleur, de recon- 
naître dans un ensemble la variété des couleurs, 
qui devront être appliquées sans atténuation, 
demi-teintes ou clair-obscur. Puis, pour saisir 
et fixer avec intensité la lumière éclairant les 
couleurs, le recours au système adopté par les 
Impressionnistes, de peindre en plein air, sous 

67 



l'éclat direct du grand jour et du soleil. En 
troisième lieu, l'emploi de touches hardies, qui 
préciseront les lignes et les contours du pre- 
mier coup, d'un jet, sans qu'on puisse ensuite 
les reprendre. Il a atteint, en ce qui concerne 
ce procédé particulier, suggéré par les Japonais, 
une complète maîtrise. Ce que l'on peut appeler 
la gymnastique à laquelle il s'est livré, à Paris, 
lorsqu'il à peint du coup, tant de tableaux aux 
sujets divers, lui a permis d'obtenir une grande 
sûreté de main. Cette technique d'une exécu- 
tion de prime-saut qui, avec d'autres n'aurait 
sans doute donné que des manières d'esquisses, 
de faible texture, donne avec lui des œuvres 
puissantes. La force s'unit, dans la facture, à la 
hardiesse et à la rapidité. 

Van Gogh s'est décidé à porter à son der- 
nier terme l'évolution vers la couleur qu'il a 
entreprise à Paris et il est venu en Provence, 
avec la pensée de trouver les moyens d'y réussir. 
Une fois sur le terrain choisi, il a donc procédé 
de la manière qui lui permettrait le mieux d'at- 
teindre son but. Il a peint les motifs et les sites 
offerts par la Provence en recourant aux res- 
sources les plus hardies de sa palette. Il n'a 

. 68 



voulu voir le pays qu'au soleil, sous son aspect 
le plus coloré et le plus éclatant. 

Les méridionaux, les peintres nés dans les 
pays du soleil n'ont pas tous vu la nature autour 
d'eux, revêtue de cet éclat qu'y cherchait et qu'y 
découvrait Van Gogh et qu'y cherchent et y 
découvrent généralement, comme lui, les pein- 
tres qui, comme lui, viennent s'y implanter du 
nord. Il semble que la parure que la vive lumière 
donne aux choses leur soit, par l'habitude, deve- 
nue en quelque sorte indifférente. Ils ont bien 
en général enveloppé leurs œuvres de cette 
transparence, de cette limpidité de l'atmosphère 
propres au milieu, qui les ont enveloppés eux- 
mêmes dès leur naissance et leur sont ainsi 
devenues organiques, mais ensuite la plupart se 
sont tenus à un coloris sobre et atténué. 

Au contraire les peintres venus du nord, 
pour peindre dans les pays méridionaux, heu- 
reux d'y trouver cette lumière qui leur a manqué 
chez eux, pressés de s'approprier la tonalité 
vibrante qu'ils n'ont pas connue, revêtent pres- 
que toujours du coloris le plus éclatant les 
motifs et les sites qu'ils ont sous les yeux. Mais 
alors un écueil se dresse devant eux, que beau- 

69 



coup ne peuvent ou ne savent éviter. Cet éclat 
qu'ils recherchent avant tout, il leur était in- 
connu. Cette vive lumière qu'ils observent avec 
prédilection, leur œil n'y a pas été préparé. 
Aussi ne parviennent-ils pas à les saisir exacte- 
ment, ils les faussent plus ou moins, ils restent 
en deçà ou vont au delà de la réalité, leur colo- 
ration se révèle artificielle. On reconnaît, à la 
vue de leurs œuvres, qu'hommes venus du nord, 
ils n'ont pu suffisamment se transformer, pour 
s'adapter aux conditions nouvelles, s'imposant 
à eux. Van Gogh lui, en Provence, tout en 
recherchant des effets de lumière particuliers 
et en usant des hardiesses de sa palette, se 
maintient au juste diapason. Il saisit les colo- 
rations avec une telle vérité que l'idée ne sau- 
rait se présenter qu'il n'appartienne pas au sol, 
qu'il soit nouveau à en voir les aspects. On ne 
s'imagine point qu'il ait pu venir des Pays-Bas. 
En parlant de cette partie de l'œuvre de 
Van Gogh produite sur la terre natale, nous 
avons fait ressortir qu'elle était essentiellement 
hollandaise, tout en étant très personnelle. Les 
hommes y apparaissent avec une physionomie 
austère. Les lieux représentés dégagent comme 

70 



un sentiment de mélancolie. L'ensemble est 
pénétré d'une sorte de mysticisme. Peintures 
et dessins sont exécutés dans une gamme 
sombre, demandée pour qu'il y ait accord entre 
la forme et le fond. Et voilà qu'en moins de 
deux ans, du commencement de 1886 à la fin 
de 1887, Van Gogh a fait un tel effort sur lui- 
même qu'il a transformé absolument sa ma- 
nière. 

Il n'existe peut-être pas, dans l'histoire de 
l'art, d'exemple d'un changement aussi complet. 
On a vu des artistes se renouveler, modifier 
leur technique, adopter une esthétique qui leur 
était d'abord étrangère, mais sans dépasser cer- 
taines limites. Ceux qui ont voulu prendre une 
forme autre que celle qu'ils avaient d'abord 
revêtue, ne sont cependant pas complètement 
sortis du cadre naturel où ils se trouvaient pla- 
cés, ils n'ont pas renoncé entièrement à leur 
caractère national, pour en adopter un autre. 
Van Gogh a réalisé au contraire une métamor- 
phose totale. Il s'est, si l'on peut dire, sorti de 
lui-même, il s'est créé une nouvelle personna- 
lité. Il s'est défait, en passant par Paris, de sa 
physionomie d'homme du nord, il ne lui en 

7ï 



reste rien à Arles. En Hollande son art se 
montrait sombre, austère, mystique, en Pro- 
vence il est coloré, éclatant, épanoui. 

Van Gogh s'est préparé, par le changement 
qu'il a réalisé, à pouvoir rendre dans son origi- 
nalité la nature méridionale. Aussi va-t-il recher- 
cher comme objet de ses préférences ces motifs 
et ces formes, qui donnent à la Provence ses 
traits particuliers. A Arles et aux environs im- 
médiats, il peindra les sites caractéristiques, tels 
que l'allée des Alyscamps. Sur les bords de la 
Méditerranée la végétation a pris un aspect 
inconnu au nord. Elle frappe par certains arbres, 
les cyprès, les oliviers, et Van Gogh, en peignant 
le paysage provençal, s'arrêtera sur eux avec pré- 
dilection. Il les saisira dans la justesse de leur 
galbe. Il saura exprimer leur personnalité, car 
les arbres en ont une. 

Il n'y a pas que Van Gogh qui, en Pro- 
vence, ait peint la campagne avec ses arbres, 
avec les oliviers. Renoir est allé vivre à Gagnes, 
près de Nice. Il s'y est bâti une maison, dans 
son jardin et aux alentours se trouvaient des 
oliviers. Il les a rendu avec le charme qu'il met 
à toutes choses et en leur gardant leur physio- 

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nomie particulière. Venu lui aussi du nord en 
Provence, il a du s'adapter lui aussi à une 
nature nouvelle. Je lui ai entendu dire qu'il lui 
avait fallu du temps et de l'application pour 
bien saisir le caractère de la campagne méri- 
dionale, qui lui était restée longtemps étrangère. 
Si Renoir, avec la longue pratique de son 
art et tranquillement établi, n'a pu cependant 
rendre la nature méridionale avec exactitude, 
qu'à la suite d'une véritable application, on peut 
penser quel effort soudain il a fallu à Van Gogh, 
arrivé à Arles à l'improviste et enfermé ensuite 
à St-Rémy, pour adapter ses moyens à la repré- 
sentation d'une nature qui lui était jusqu'alors 
restée absolument inconnue. Qu'il soit par- 
venu, pendant son séjour en Provence, dans 
les conditions où il s'y trouvait, à rendre avec 
force et sûreté les hommes, la terre, la végé- 
tation, indique chez lui une telle dépense d'ac- 
tivité, qu'on comprend qu'un cerveau comme le 
sien, organiquement excitable, n'ait pu résister 
intact et soit tombé dans un état d'exaltation 
morbide. Nous sommes amenés ainsi à consi- 
dérer l'extrême point atteint par l'art de Van 
Gogh, où le visionnaire apparaît, où l'imagi- 

73 



nation débridée ajoute une part de fantastique 
à la réalité et laisse entrevoir le délire. 

Le développement vers le fantastique se pro- 
duit chez Van Gogh et dans le dessin et dans 
le coloris. Dans le dessin, on a vu le soleil 
étendre ses rayons en longs traits ou les enrouler 
en cercles s'emparant du ciel, les nuages pren- 
dre des formes mouvementées et tournoyantes, 
les arbres s'agiter échevelés. Dans le coloris, le 
fantastique s'est surtout manifesté par l'emploi 
de la couleur jaune. On trouve dans ses lettres 
cette exclamation : que c'est beau le jaune ! Il 
avait peint en jaune sa petite maison d'Arles, 
il a peint des tournesols, où le jaune des fleurs 
n'est qu'une note surélevée au jaune qui enve- 
loppe l'ensemble du tableau. Il a même em- 
ployé le jaune, à la place de l'usuelle couleur 
chair, pour colorer des figures et des visages 
humains. Il y voyait sans doute comme un 
reflet du soleil. Il en a fait sa couleur domi- 
nante. 

La part de fantastique et de vision surexcitée 
a beaucoup contribué au mépris, dans lequel 
l'œuvre a été longtemps tenue toute entière. 
Elle a permis d'en dire, c'est d'un fou! et de la 

74 



condamner ainsi sommairement. Mais appelés 
maintenant à juger de loin l'art de Van Gogh, 
on regretterait que cette part due à l'imagination 
en travail ardent n'y fut pas. Si elle manquait, 
l'originalité et l'invention n'y seraient point 
aussi accentuées. Il est d'ailleurs une raison, 
pour que les œuvres où apparaissent le fan- 
tastique et l'irréel ne puissent être écartées et 
vues d'un autre œil que les plus calmes. C'est 
qu'elles sont elles aussi parfaitement sincères 
et spontanées, que rien ne s'y trouve d'artificiel. 
C'est que Van Gogh, en les produisant, n'a 
pas eu recours à des procédés particuliers. Il 
a continué dans sa voie, au travail devant la 
nature. Le fantastique et l'irréel, dans celles de 
ses œuvres où ils se laissent voir, reposent 
donc sur une base réelle, ils ne sont issus de 
l'imagination surexcitée, que pour s'ajouter à 
un fond vrai, avec lequel ils forment corps. 

Nous n'avons examiné jusqu'ici que la 
transformation que Van Gogh a tait subir à 
son art de la peinture, pour passer de la ma- 
nière noire, à laquelle il s'était tenu en Hol- 
lande, à la manière claire et colorée, qu'il 
développe en France. Mais en même temps 



qu'il peint, il dessine et il nous faut maintenant 
parler du changement qu'il a su apporter à la 
technique de ses dessins, correspondant à celui 
qu'il a réalisé dans celle de sa peinture. Il avait 
surtout exécuté ses dessins en Hollande à 
l'aide du crayon noir, il les avait fortement 
ombrés, pour obtenir ce caractère austère, qu'il 
voulait donner aux êtres humains et à leurs 
entours, sous l'influence du mysticisme dont 
il était alors pénétré. Mais ses anciens pro- 
cédés de dessin ne sauraient pas plus convenir 
à rendre l'éclat du pays de France, où il est 
venu travailler, que ses anciens procédés de 
peinture. De même qu'il a du changer les uns, 
il lui faut changer les autres. 

Il ne recourt donc plus au crayon noir. Il 
fait maintenant usage d'un instrument qui lui 
restera propre, le roseau taillé, rappelant le 
calame, avec lequel se trace l'écriture arabe. Il 
le manie avec décision. Il applique à l'encre 
des traits courts ou allongés, plus ou moins 
gros, plus ou moins serrés, selon ce qu'il veut 
rendre. Il les entremêle de points et, de cette 
manière, il obtient des dessins que l'on peut 
dire lumineux, pleins d'air, donnant la sensa- 

76 



tion de l'espace et de l'étendue. C'est surtout 
à Arles qu'il a employé son nouveau procédé. 
Il s'en est servi pour prendre de nombreuses 
vues. Ont ainsi figuré, comme sujets repré- 
sentés dans la série de ses dessins, en ville, le 
Café sur la place du Forum, le quai le long 
du Rhône avec le pont du chemin de fer, 
autour de la ville les sites qu'offre la campagne, 
plus au loin la Crau, à laquelle il a su con- 
server son aspect si particulier et encore la Mé- 
diterranée, qu'il est allé voir à Saintes-Mariés, 
dans la Camargue. 

Van Gogh avait tait d'Arles des envois de 
ses tableaux à son frère Théodore, à Paris, 
Lorsque l'accès de folie qui devait le conduire 
à St-Rémy l'avait frappé, Théodore venu à Arles 
avait pris les tableaux pouvant encore y rester. 
Le petit nombre d'œuvres que Van Gogh avait 
données ont été recherchées depuis et ont passé 
aux mains des marchands et des collection- 
neurs. On peut donc dire qu'il ne s'est point 
perdu de tableaux à Arles, mais il en a été 
autrement à St-Rémy. 

Van Gogh a bien encore envoyé de St-Rémy 
le plus grand nombre de ses tableaux à son 



frère, à Paris, cependant il en a laissé avec 
insouciance à des gens, qui ne savaient en faire 
cas. Je tiens de M"'' Gasquet, la femme du 
poète, née à St-Rémy et y ayant passé sa jeu- 
nesse que Van Gogh, après avoir peint le por- 
trait du jardinier de l'établissement qui subsiste, 
avait aussi fait les portraits du père et de la 
mère, des mieux réussis. A la mort de ces gens, 
les détenant, ils ont disparu, on ne sait com- 
ment. Un photographe, qui s'adonnait à la pein- 
ture et entre les mains duquel une douzaine 
de tableaux étaient restés, les aurait grattés, pour 
se servir des toiles, ou les aurait laissé périr par 
négligence. M™' Gasquet porte à une vingtaine 
le nombre des œuvres perdues de diverses ma- 
nières à St-Rémy. 



78 



VII. 



L'ÉCRIVAIN 

Nous avons vu Van Gogh faire prendre à 
son art deux formes différentes ayant des points 
de départ différents. D'abord, en Hollande, il 
le rattache aux maîtres hollandais ses devanciers 
ou ses contemporains, puis en France, il 
l'appuie sur un ensemble de peintres coloristes, 
allant de Delacroix cà Monticelli et aux Impres- 
sionnistes. L'effort à la fois intellectuel et 
visuel exigé pour mener à bien un tel dévelop- 
pement eut demandé à un autre homme, tout 
son temps et toute son attention. Mais lui, 
avec son exubérante activité, trouve moyen 
d'ajouter à sa dominante poursuite artistique, 
des lectures et des études littéraires. D'ailleurs 
s'il se produit des changements dans ses idées 

79 



et ses goûts artistiques, il s'en produit du 
même ordre dans ses préférences littéraires. Et 
ainsi sera maintenue l'unité entre les manières 
de voir et de sentir, et de l'artiste et de l'homme 
porté vers la littérature. 

Pendant qu'il se montre un fervent évan- 
géliste, pris de pitié pour les mineurs dans le 
Borinage et de retour en Hollande, pendant 
qu'il demeure plus ou moins sous l'empire des 
mêmes sentiments, la littérature à laquelle il 
s'attache est surtout de caractère religieux et de 
tendances humanitaires. Sa sœur, M""' du Ques- 
ne, nous apprend qu'il lit alors, d'une manière 
assidue, des ouvrages religieux, la Bible, Thomas 
A. Kempis, et des auteurs anglais, Carlyle, 
Dickens, M™' Beecher Stowe. Mais lorsqu'il 
est passé de la peinture noire en Hollande à 
la peinture claire et colorée en France, il a 
changé le genre de ses lectures. Cela se conçoit, 
car l'aspect de sa production artistique montre 
que son esprit a dû complètement se modifier. 
En effet sa ferveur mystique a disparu, il n'est 
plus religieux, il s'exprime même avec irré- 
vérence sur la Bible. Il semble n'avoir conservé 
de ses anciens sentiments qu'une véritable 

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admiration pour le Christ, mais elle est fort 
peu orthodoxe, au point de vue chrétien, car 
il se plaît surtout à voir en lui un artiste, un 
grand artiste. 

On ne découvre plus trace dans ses œuvres 
de l'austérité et du caractère sombre, qui les 
pénétraient autrefois. Il aime la clarté, l'épa- 
nouissement de la vie. Aussi bien Zola, l'homme 
qui a su le mieux montrer le bouillonnement 
de la vie et la fécondité de la nature, est-il 
devenu son auteur favori. Il l'exalte, l'élève au 
premier rang en littérature, comme il le fait 
pour Delacroix en peinture. Ses œuvres, aux- 
quelles il ajoute certains ouvrages d'Huysmans, 
forment maintenant le fond de ses lectures. Il 
se pénètre de leur substance. 

C'est qu'en définitive s'il donne une part 
de son attention à des études littéraires, ce 
n'est pas seulement parce qu'il s'en promet des 
secours comme artiste, mais encore parce qu'il 
a besoin de satisfaire un appétit d'ordre litté- 
raire, existant par et pour lui-même. Il va à la 
littérature parce qu'il possède, outre ses facultés 
de peintre, des facultés de littérateur. Il n'a 
pas seulement peint, il a aussi écrit. Vivant le 

8i 



plus souvent solitaire, replié sur lui-même, il 
s'épanche dans sa correspondance. Ses lettres 
sont naturellement plus ou moins familières 
et, selon les destinataires, d'un intérêt plus ou 
moins général. Mais lorsqu'elles ont pour fond 
des idées neuves ou des vues originales sur l'art, 
lorsque le sujet le comporte, le style s'y élève et 
elles sont alors dignes d'entrer dans la littérature. 
Van Gogh se donne sans réserve dans ses 
lettres. Ses conceptions et préférences esthéti- 
ques, les raisons qui le guident dans le choix 
de ses sujets ou dans ses combinaisons de 
coloris, viennent prendre vie, fixées sur le 
papier. En même temps sont exposés ses sou- 
cis pécuniaires, les besoins de sa vie matérielle, 
l'intimité de ses rapports avec les membres de 
sa famille et ses amis. Et aussi sont introduits 
les jugements d'ordre littéraire que lui suggè- 
rent ses lectures, les réflexions qui naissent de 
son contact avec les hommes autour de lui. 
Sa correspondance ainsi remplie a un caractère 
qu'on peut dire toulTu, elle est pleine de force, 
l'expression s'y trouve toujours juste. Personne, 
en écrivant, ne s'est mieux laissé voir, que 
ne l'a fait Van Gogh. 

82 



Les lettres de la première époque sont 
écrites en hollandais, mais celles qu'il adresse, 
pendant son séjour à Arles, non seulement à 
son ami Emile Bernard mais encore à son 
frère Théodore, sont écrites en français. Les 
unes et les autres ont fait l'objet de plusieurs 
publications. Les lettres en français ont d'abord 
paru partiellement dans le Mercure de France 
et l'éditeur Bruno Cassirer, à Berlin, en a 
donné aussi partiellement une traduction alle- 
mande. Puis sont venues des publications 
complètes. Ont ainsi paru, chez Ambroise 
Vollard à Paris, les lettres écrites, surtout à 
Arles, à son ami Emile Bernard. La veuve 
de Théodore, M'"^ Van Gogh-Bonger, a fait 
une publication à Amsterdam, des lettres écrites 
tant en hollandais qu'en français, on peut dire 
au cours de la vie entière, à son frère Théodore. 
Cette correspondance ne comprend pas moins 
de six cent cinquante-deux lettres. L'éditeur 
Paul Cassirer, à Berlin, en a donné une tra- 
duction allemande. Pour avoir la totalité des 
lettres écrites par Van Gogh, il faudrait ajouter 
aux lettres adressées à son frère et à Emile 
Bernard qui ont été publiées, les nombreuses 



lettres restées inédites, adressées à ses père et 
mère et celles qu'il n'a pu manquer d'adresser 
à d'autres membres de sa famille et à ses divers 
amis. 

Quand on constate qu'en dix ans de temps 
Van Gogh a développé en Hollande d'abord, 
en France ensuite, deux formes d'art complètes 
en elles-mêmes, mais de forme et de fond en- 
tièrement différents, qu'en outre il s'est livré, 
par son énorme correspondance, à un véritable 
travail littéraire poursuivi en deux langues, on 
est contraint de lui reconnaître un cerveau 
d'activité excessive. On s'explique alors que 
l'usure de l'organe se soit produite et qu'elle 
ait eu pour conséquence un état morbide, 
conduisant à des accès de folie. 



84 



VIII. 



A AUVERS-SUR-OISE 

Albert Aurier, un jeune critique de talent, 
avait écrit sur l'art de Van Gogh un article 
louangeur, inséré dans le numéro de Janvier 
1890 du Mercure de France, qui faisait à ce 
moment même son apparition dans le monde. 
C'était la première fois que Van Gogh se 
voyait publiquement remarqué. Il avait adressé 
à l'auteur, de St-Rémy, une longue lettre, où il 
ajoutait à ses remerciements, un exposé de 
son esthétique^'\ Puis lorsqu'il fut revenu à 
Paris, au printemps de 1890, il entra en rela- 
tions avec lui et le comprit au petit nombre 
de ses amis. 

Van Gogh n'obtenait l'attention dans la 

(ij Albert Aurier. Œuvres posthumes, page 265. 

85 



presse que du seul Mercure de France et seule 
la Société des Artistes indépendants lui offrait 
le moyen de montrer quelques-unes de ses 
œuvres au public. Les Indépendants, s'éta- 
blissant en 1884, avaient supprimé le jury 
d'admission à leurs expositions ouvertes à tout 
venant. Van Gogh, dont les œuvres n'eussent 
certainement été reçues nulle part où un jury 
eût eu à se prononcer sur elles, avait profité 
de la liberté d'entrée aux Indépendants, pour 
mettre trois de ses tableaux à l'exposition 
de 1888 et deux à celle de 1889. Mais à cette 
époque du début les expositions des Indépen- 
dants étaient peu importantes et peu visitées 
et les tableaux de Van Gogh, en nombre res- 
treint, n'ont dû être remarqués que de ceux 
qui avaient déjà pu en voir chez Tanguy ou 
chez le frère Théodore. Van Gogh de son 
vivant est donc resté absolument inconnu hors 
de France et en France même n'a été connu 
et apprécié que de quelques amis et de quel- 
ques artistes, parmi lesquels on doit compter 
Toulouse-Lautrec, qui a fait de lui un portrait 
au pastel. 

Cependant dans quel état mental se trou- 

86 



vait-il réellement revenant de St-Rémy à Paris ? 
Les portraits assez nombreux qu'on a de lui 
des derniers temps permettent de répondre à 
la question. En les rangeant chronologique- 
ment, on voit les yeux y prendre une fixité de 
plus en plus inquiétante et devenir tout à fait 
hagards. On en éprouve une sensation dou- 
loureuse. On reconnaît par là que l'accès de 
folie d'Arles a été la manifestation violente 
d'un état morbide permanant, prenant une 
forme aiguë, sous le coup de circonstances 
particulières et qu'alors, si les soins, le calme 
ont fait cesser momentanément les crises, ils 
n'ont eu aucune action pour mettre fin à l'état 
morbide d'où elles découlent, qui a sa racine 
au plus profond de l'organisme. C'est un cas 
de maladie incurable. 

Van Gogh et son frère Théodore n'ont pu 
que demeurer sous le coup de la terrible im- 
pression causée par l'accès de folie survenu à 
Arles, craignant d'en voir apparaître de nou- 
veaux. Cela a dû suffire en particulier au frère, 
à Théodore, qu'il ait eu ou non la sensation 
de la maladie incurable que nous retirons de 
la vue des portraits, pour vouloir assurer à Vin- 

87 



cent un genre de vie qui, le maintenant dans 
le calme, lui éviterait autant que possible de 
nouvelles crises. Dans ces dispositions, Théo- 
dore veut le sortir de Paris, sachant qu'il ne 
pourrait y vivre que dans un état malsain de 
surexcitation et il lui trouve un lieu de résidence 
paisible à la campagne. Il le fait aller à Auvers- 
sur-Oise, près de Pontoise. 

Auvers avait été depuis longtemps adopté 
et fréquenté par les peintres. Daubigny y avait 
occupé une maison avec un grand jardin, 
Cézanne y était venu une première fois résider, 
en 1873. Il s'y était rencontré avec Pissarro et 
Vignon et c'est alors, qu'à leur exemple, il 
s'était mis méthodiquement à peindre en plein 
air et à développer son système si personnel 
de coloris. Après ce premier séjour d'assez 
courte durée, il y était revenu en 1880. Il y 
avait alors trouvé le D' Gachet, un homme 
aimant les arts. Le D' Gachet avait su appré- 
cier l'art de Cézanne encore méconnu, et avait 
montré ainsi son bon jugement et son goût 
éclairé. Cézanne et lui s'étaient donc liés 
d'amitié. 

Lorsque Van Gogh venait à son tour rési- 

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der à Auvers, il n'y trouvait pas Cézanne, parti 
depuis plusieurs années, pour retourner vivre 
à Aix, sa ville natale, mais il y trouvait celui 
qui avait été son ami, le D' Gachet, et il allait 
l'avoir lui aussi pour ami. Il sera donc à 
Auvers dans de bonnes conditions. Il pourra 
recevoir, en cas d'accès de sa maladie, les 
soins d'un médecin, avec lequel il noue des 
rapports intimes et qui, étant un homme éclairé, 
saura, sur le terrain de l'art, l'apprécier et lui 
répondre. Enfin établi dans un lieu pittoresque, 
il sera à même d'y pratiquer avantageusement 
la peinture de paysage, qui est devenue une 
des parties principales, sinon la principale, de 
sa production. Il a pris pension et il occupe 
une chambre, dans un de ces modestes établis- 
sements à la fois auberge, restaurant, café, 
débit de vins, comme il en existe dans les vil- 
lages aux environs de Paris, tenu par un nommé 
Ravoux, sur la Place de la Mairie. 

Il se remet au travail. Plusieurs des œuvres 
qu'il exécute à ce moment sont devenues très 
connues, telles que La maison et le jardin de Dau- 
higny, la Mairie d Auvers, le Portrait du D Gachet, 
coiffé d'une casquette, en double exemplaires, 

89 



dont l'un se trouve maintenant au Musée 
Staedel à Francfort. Le D' Gachet n'exerçait 
pas la médecine à Auvers. Il était exclusive- 
ment au service de la Compagnie du chemin 
de fer du Nord et, en cette qualité, il se ren- 
dait régulièrement à Paris, un certain nombre 
de jours par semaine. Revenu chez lui à Auvers 
il cessait, on peut dire, d'être médecin, aussi 
avait-il loisir de se consacrer aux peintres 
ses amis et de s'adonner, à côté d'eux, aux arts 
de la peinture et de l'eau-forte. Il faisait des 
eaux-fortes sous le pseudonyme de Van Ryssel, 
dont il se plaisait à donner des épreuves à ses 
amis. Van Gogh, pendant son séjour à Auvers, 
a gravé un portrait du docteur, tête nue, fumant 
sa pipe, sur une plaque toute préparée, qu'il en 
avait reçue. C'est la seule fois qu'il se soit 
essayé à l'eau-forte. 

Van Gogh était en plein travail et depuis 
deux mois seulement à Auvers, lorsque sou- 
dain il se suicide. 

On peut penser qu'après l'accès de folie 
qui l'avait conduit à porter la main sur lui, un 
second du même genre, alors que son état cé- 
rébral morbide n'avait pu que s'aggraver, l'ait 

90 



mené à un acte plus grave encore, à se donner 
la mort. Mais indépendamment d'un nouvel 
accès de folie, qui aurait pu être la cause im- 
médiate de son suicide, en voyant combien 
pénible sa vie était devenue et combien triste 
l'avenir se présentait à lui, on peut croire aussi 
qu'une résolution réfléchie ait précédé l'acte 
impulsif. Cet homme depuis l'accès de folie 
d'Arles, a vécu dans la terreur d'en voir surve- 
nir de nouveaux. Il a été séquestré une année 
à St-Rémy, on lui évite maintenant la vie agi- 
tée de Paris, on le tient à la campagne. Quelle 
perspective lui réserve l'avenir sinon de voir, 
avec l'âge, son état s'aggraver jusqu'à une perte 
complète de la raison ? 

A l'angoisse de la maladie, la charge que 
son entretien fait supporter à son frère Théo- 
dore, ajoute une douleur d'ordre moral. Il a 
vécu, depuis qu'il est en France, aux dépens 
de son frère. Il lui remet bien ses tableaux à 
vendre, mais ils sont invendables et ne lui 
permettent en aucune manière de se récupérer. 
Ce frère lui est dévoué, il admire son art, il a 
foi en son avenir et va au devant des sacrifices 
à faire en sa faveur. Mais il a fini par se ma- 

91 



rier, il a une femme et un enfant et les frais 
de son ménage lui rendent maintenant bien 
lourd, tout secours à donner au dehors. Puis- 
qu'il ne peut tirer aucun avantage de sa pro- 
duction d'artiste, Van Gogh se voit donc con- 
damné à rester indéfiniment à la charge de son 
frère, ce qui est pour lui un profond tourment. 

Il ne lui faut point penser à se suffire par 
l'exercice d'une profession quelconque. Il n'a 
pu y réussir dans sa jeunesse et encore moins 
le pourrait-il à trente-sept ans. D'ailleurs sa 
maladie cérébrale lui ferme l'avenue de toutes 
les carrières. On comprend, dans ces condi- 
tions, que le suicide ait pu lui apparaître comme 
une délivrance de la vie, trop dure à supporter. 

Un jour il est sorti de l'auberge où il de- 
meure, pour aller peindre dans les champs. 
L'heure où l'on a l'habitude de l'attendre est 
passée sans qu'il soit de retour. Tout à coup 
on le voit revenir. Il est blessé et tout baigné 
de sang. « J'ai voulu me tuer, dit-il ». On 
court chercher le D' Cachet. Il examine la 
blessure. La balle tirée dans la poitrine a 
glissé sur une côte et est descendue dans 
l'aine. Son frère Théodore prévenu arrive. La 

92 



balle ne pourra être extraite. La blessure est 
mortelle. Il demande sa pipe. Il fume. Il sup- 
porte stoïquement de violentes souffrances et 
meurt le troisième jour, le 29 juillet 1890. 
Quelques amis venus de Paris et les gens du 
voisinage le portèrent au cimetière d'Auvers. 
Lorsqu'il mourait, il avait du dépendre, 
pour son existence, de l'aide de son père 
d'abord, de son frère Théodore ensuite. Il 
n'avait pu tirer aucune ressource de sa pro- 
duction artistique et la parole de l'Ecriture, 
(f il n'est pas donné à l'homme de jouir du 
fruit de son travail », conviendrait, comme 
épitaphe, à inscrire sur sa tombe. 



93 



IX. 



EN 1915 

L'histoire de la peinture au xix- siècle révèle, 
comme un fait singulier, que les artistes les plus 
méprisés de ce siècle à leur apparition auront 
ensuite obtenu l'appréciation la plus certaine 
et la plus étendue. Le cas de Cézanne d'abord, 
celui de Van Gogh ensuite viennent le prouver. 

Nous avons raconté comment Van Gogh 
avait été absolument ignoré dans son pays natal, 
lorsqu'il s'y tient et y produit; nous avons 
montré comment, lorsqu'il développe à Paris, 
à Arles et à St-Rémy cette partie de son œuvre 
exécutée dans la donnée claire et colorée de 
l'impressionnisme, il était resté incompris et 
méconnu, sans pouvoir tirer aucune ressource 
de son travail ; nous avons dit encore comment 



95 



à sa mort, en 1890, il n'avait recueilli l'adhé- 
sion que d'un tout petit noyau d'amis, restreint 
à la France. Il faut voir maintenant le change- 
ment qui s'est accompli en sa faveur, si bien 
qu'après vingt-cinq ans, en 191 5, il se trouve 
placé au premier rang des artistes originaux 
du xix= siècle. 

Quelque temps après la mort de Van Gogh 
son ami Emile Bernard, comme accomplissant 
un devoir pieux, était allé demander une quin- 
zaine de ses toiles au père Tanguy. Il les avait 
exposées chez Le Barcq de Boutteville, un mar- 
chand qui s'efforçait de trouver des acheteurs 
aux productions des artistes dédaignés. Cette 
modeste exposition ne pouvait avoir prise sur 
le public. Elle n'avait pas plus de résultat, pour 
répandre le nom de Van Gogh, que n'en n'avait 
eu antérieurement la montre de quelques uns 
de ses tableaux aux expositions des Artistes 
indépendants. 

La publication de ses lettres à son frère 
Théodore et à Emile Bernard par le Mercure 
de France, des années 1893 à 1897, commença 
à le mettre en vue, mais elle apprenait seule- 
ment qu'il était doué d'un véritable talent litté- 

96 




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raire et aucun changement n'était apporté ainsi 
dans la méconnaissance qu'on avait de l'artiste. 
Il fallut des années d'un travail obscur, prépa- 
rant le terrain, pour que Ton pût se permettre 
de faire des expositions de ses œuvres attirant 
réellement l'attention. 

MM. Bernheim-Jeune furent les premiers 
à faire, en Mars 1901, une exposition impor- 
tante qu'on peut dire décisive, comme ouvrant 
le chemin. Elle comprenait soixante et onze 
œuvres, empruntées à des sources diverses. 
Cette exposition, rue Laffitte, en un centre artis- 
tique, exercerait une action durable. Une pré- 
face, en tête du catalogue, due à Julien Leclercq, 
faisait connaître la vie de Van Gogh et donnait 
une analyse de son art. On n'avait encore vrai- 
ment parlé de lui qu'au Mercure de France, où 
Albert Aurier, mort depuis, et Emile Bernard 
avaient inséré des articles louangeurs. La pré- 
face de Julien Leclercq venait maintenant, dans 
des circonstances favorables, renseigner sur son 
compte et permettre de juger son art avec cer- 
titude. 

Après cette exposition, l'intérêt excité par 
les œuvres de Van Gogh ne pouvait qu'aller 

97 



de lui-même en s'étendant. MM. Bernheim- 
Jeune trouvaient donc le moment venu, pour 
une seconde exposition en 1908. Cette fois ils 
montraient cent tableaux, pris parmi ceux que 
Théodore Van Gogh avait accumulés, alors 
qu'employé à Paris par la maison Goupil, il 
soutenait son frère. Les tableaux de cet ordre 
avaient été gardés en Hollande par la veuve 
de Théodore, qui en renvoyait maintenant une 
partie à Paris. A l'époque où cette exposition 
avait lieu chez MM. Bernheim, M. Druet, rue 
du faubourg St-Honoré, en faisait une autre, 
en puisant dans les collections françaises, puis 
M. Druet s'étant transporté l'année suivante 
rue Royale, y faisait encore une exposition 
de tableaux de Van Gogh. Qu'il y eut, en 
si peu de temps, trois expositions consacrées 
à Van Gogh et très visitées, montre à quel 
point son œuvre avait progressé dans l'estime 
publique. 

Les expositions à Paris, avec les comptes 
rendus, les jugements, les louanges qu'elles 
suscitaient dans la presse avaient porté le nom 
de Van Gogh hors de France. Nul n'est pro- 
phète en son pays. Il y a longtemps que cela 

98 



a été dit. Van Gogh était donc resté ignoré 
aux Pays-Bas. Le bruit fait en France y atti- 
rait sur lui l'attention. Des hommes savaient 
alors l'apprécier, qui bientôt se montraient 
jaloux de le placer au niveau des anciens maî- 
tres hollandais. Mais une telle prétention cau- 
sait un véritable soulèvement. On revoyait à 
cette occasion, en Hollande, la même résistance 
qu'on avait vue en France, au cours du xix^ 
siècle, chaque fois qu'un nouveau peintre ori- 
ginal se produisant, il s'était agi de l'admettre, 
dans la filiation de l'art français, comme l'égal 
des maîtres précédemment acceptés. 

Vouloir élever Van Gogh à la hauteur 
des maîtres du xvip siècle, la gloire de l'école 
hollandaise, paraissait à la plupart une mons- 
truosité. Vaincre une opposition de cette 
sorte, en prétendant convertir par des argu- 
ments ceux qui la dirigent ou y participent, est 
chose irréalisable. Les changements de goût ne 
s'accomplissent que lentement. Faire accepter 
une forme d'art nouvelle en révision par les hom- 
mes qui, à sa venue, Tont repoussée est impos- 
sible. Ce n'est qu'en gagnant d'abord quelques 
adhérents, qui eux-mêmes feront des prosélytes, 

99 



que l'on peut se promettre de faire admettre 
graduellement des œuvres originales, qui auront 
heurté le goût banal de la génération qu'elles 
viennent surprendre. Puis la seconde génération, 
les trouvant établies sous ses yeux, saura tout 
naturellement les apprécier et les comprendre. 
Cependant, après le premier bruit fait en 
Hollande, la veuve de Théodore maintenant 
remariée et devenue M""' Bonger, ayant con- 
servé les œuvres de Vincent accumulées par 
son premier mari, jugea opportun d'en faire 
une exposition générale. Elle eut lieu au 
Stedelijk Muséum à Amsterdam, en Juillet et 
Août 1905. L'art de Van Gogh était montré 
d'une façon complète. A la suite de cette expo- 
sition, les partisans devinrent plus nombreux, 
plus ardents et eurent à leur tête M. H. P. Brem- 
mer, à la Haye. M. Bremmer s'est appliqué à 
faire connaître Van Gogh de toutes les manières. 
Il a popularisé son œuvre par une publication 
en livraisons illustrées, il a écrit un livre où il 
explique ses tableaux en détail, il a ouvert un 
cours d'esthétique, suivi par des auditeurs qu'il 
a conquis à ses idées et fait entrer dans les 
voies nouvelles. 



100 



Aujourd'hui, après les expositions de ses 
œuvres, la publication de ses lettres par M""^ 
Van Gogh-Bonger, le travail, sous toutes les 
formes, de ses partisans, il n'est personne en 
Hollande qui puisse ignorer Van Gogh. Deux 
partis existent toujours à son égard. L'un com- 
prend les innovateurs, qui veulent le mettre au 
niveau des maîtres du passé, l'autre les tradi- 
tionnalistes, qui s'y refusent. Mais la résistance 
faiblit. Le parti des innovateurs gagne du ter- 
rain et sa victoire est certaine. 

C'est en Allemagne que Van Gogh a été le 
mieux accepté. Il y a profité du travail accompli 
en faveur de l'art impressionniste. Dans les tout 
dernières années du xix- siècle, M. de Tschudi, 
mort depuis, s'était mis à faire à la National- 
Galerie, à Berlin, dont il était directeur, une 
importante collection d'œuvres de Manet, de 
Degas et des impressionnistes Claude Monet, 
Renoir, Cézanne, etc. A son exemple les direc- 
teurs de plusieurs musées allemands et de nom- 
breux collectionneurs recherchaient les œuvres 
des Impressionnistes français. Quand Van Gogh 
venait à être connu, il trouvait donc les voies 
relativement ouvertes. On allait l'ajouter aux 



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Impressionnistes déjà admis, il prendrait place 
à côté d'eux, comme appartenant à leur lignée. 
Ce n'est pas que M. de Tschudi, à Berlin 
d'abord à Munich ensuite, et M. Pauli au 
Musée de Brème, (des premiers engagés en 
faveur de Van Gogh), n'aient eu à combattre 
mais le combat n'a servi qu'à mieux mettre en 
relief leur initiative. 

En 19 12 une exposition générale de l'œuvre 
de Van Gogh, survenant après plusieurs expo- 
sitions chez M. Paul Cassirer à Berlin, était 
organisée à Cologne, par la Société des artistes 
de l'ouest de l'Allemagne. 

Van Gogh possédait depuis longtemps, en 
Belgique, un défenseur zélé en la personne de 
Verhaeren, lorsqu'au printemps de 1914, la 
Société de l'Art contemporain, à Anvers, appe- 
lait le public belge à voir une importante réu- 
nion de ses œuvres. 

La bataille qu'il a fallu livrer pour faire 
accepter l'art de Van Gogh tire à sa fin. Elle 
se terminera par une éclatante victoire, comme 
toutes les batailles de même ordre, livrées en 
faveur des peintres originaux du xix= siècle, qui 
à leur venue ont déconcerté la routine et la 



102 



tradition. Van Gogh en France est entré, au 
Louvre, avec la collection Camondo et dans 
de nombreuses collections particulières. Il est 
entré dans la plupart des musées et des collec- 
tions de la Hollande et de l'Allemagne. Il sera 
demain partout où il n'est pas aujourd'hui. 



FIN 



103 



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LE VANNIER (Hollande) 



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LES ALYSCAMPS (Arles) 



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LA MAISON DE LA CRAU 



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LES ALYSCAMPS (Arles) 



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XLIV 




LE D^ CACHET 



riTUT STAEDEL, FRANCFORT. 



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BIBLIOGRAPHIE 



Vincent Van Gogh. Persoonlijke Herinneringen. Aangaande 
een Kunsttenaar door E. H. du Quesne-Van Gogh. 
Baarn. J. F. Van de Ven, 1910. 



(Le même ouvrage traduit en allemand.) Persônliche Erin- 
nerungen an Vincent Van Gogh von E. H. du Quesne- 
Van Gogh. (Dritte Auflage). R. Piper & C°. Munchen, 

(Le même ouvrage traduit en anglais.) Personal recollec- 
tions of Vincent Van Gogh, by Elisabeth du Quesne- 
Van Gogh, translated by Katherine S. Dreier. London, 
Constable & C°, 191 3. 



^05 



Julius Meier Graefe. Vincent Van Gogh. R. Piper & C* 
Miinchen, 1912. 



Vincent Van Gogh. Inleidende Beschouwingen door 
H. P. Bremmer. Amsterdam. W. Versluys, 191 1. 



Vincent Van Gogh Briefe. Erste Auflage, 1906. Sechste 
Auflage, 191 3. Bruno Cassirer, Berlin. 



Lettres de Vincent Van Gogh à Emile Bernard, publiées 
par Ambroise Vollard. Paris, 191 1. 



Vincent Van Gogh. Brieven aan zijn Broeder uitgegeven 
en toegelicht door zijn schoonzuster J. Van Gogh- 
Bonger. Mij voor goede en goedkoope lectuurovertoom 
230 te Amsterdam, 1914. 



(Le même ouvrage traduit en allemand.) Vincent Van Gogh. 
Briefe an seinen Brader, zusammengestellt von seiner 
Schwâgerin J. Van Gogh-Bonger. Ins Deutsche iiber- 
tragen von Léo Klein-Diepold. Verlegt bei Paul Cassirer 
in Berlin, 1914. 



G. Albert Aurier. Œuvres posthumes. Paris. Édition du 
Mercure de France, 1893. 



106 



TABLE DES ILLUSTRATIONS 



Portrait de Van Gogh (planche en couleurs) 

Sur la couverture 

Le Semeur, en frontispice .. I 

Dans le Borinage, dessin. Musée de Dordrecht, 

pages 8 et 9 II 

En Hollande, dessin, pages i6 et 17 III 

Les Livres, page 25 IV 

Femme hollandaise, dessin, pages 32 et 33 .. V 

Homme mangeant son pain, reproduction de la 

lithographie, pages 40 et 41 VI 

Bouquet de fleurs (planche en couleurs), page 49 VII 

Madame Roulin ou La Berceuse, (planche en 

couleurs)', pages 56 et 57 VIII 

Le Printemps, pages 64 et 65 IX 

La Halte des Bohémiens, pages 72 et 73 ... . X 

L'Homme à la veste, pages 80 et 81 XI 

La Méditerranée, dessin, pages 88 et 89 XII 

Semeur, dessin, pages 96 et 97 XIII 

107 



A LA FI^ DU VOLUME 

Le Vannier (Hollande) XIV 

Bouquet de fleurs XV 

La Moisson XVI 

Les Mangeurs de pommes de terre XVII 

Le Moulin de la Galette (Montmartre) . . . . XVIII 

Restaurant à Montmartre. Musée du Luxem- 
bourg XIX 

Le Chemin de l'usine XX 

Les Souliers XXI 

Fleurs. Musée du Louvre XXII 

La Chambre de Van Gogh (Arles) XXIII 

Le Père Tanguy XXIV 

Jardin en fleur (Arles) XXV 

Entrée de ferme XXVI 

Le Rhône XXVII 

io8 



Le Facteur Roulin XXVIII 

Les Alyscamps (Arles) XXIX 

La Maison de la Crau XXX 

Les Alyscamps (Arles) XXXI 

Le Zouave Milliet XXXII 

Le Café de nuit (Arles) XXXIII 

Les Meules (Auvers) XXXIV 

L'Arlésienne (M""" Ginoux) XXXV 

Le Cyprès et l'Arbre en fleur XXXVI 

Le Laboureur XXXVII 

Les Alpines (Saint-Rémy) XXXVIII 

Le Paysan XXXIX 

L'Escalier (Auvers) XL 

Le Bosquet XLI 

Le Jardin de Daubigny (Auvers) XLII 

La Pluie (Auvers) XLIII 

Le D' Cachet. Institut Staedel, Francfort . . XLIV 

109 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages 

La Jeunesse aux Pays-Bas i 

L'art de Van Gogh en Hollande 13 

A Paris 25 

Le père Tanguy 3g 

A Arles et à St-Rémy 4Ç 

L'art de Van Gogh en France 67 

L'écrivain 7c 

A Au vers-sur-Oise 85 

En 1915 95 

Bibliographie 105 



ACHEVÉ D'IMPRIMER 

LE 30 SEPTEMBRE 1919 

PAR LA 

MODERNE IMPRIMERIE 

37 RUE GANDON. PARIS 



I 







«WDfNG SECT. JUL3 1 



19^2 



PLEASE DO NOT REMOVE 
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET 



UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY 



ND 

653 

G7D88 

1919 



Duret, Théodore 

Van Gogh, Vincent 



L